« Mais les principaux sacrificateurs et les scribes furent
indignés, à la vue des choses merveilleuses que Jésus avait faites, et des
enfants qui criaient dans le temple : Hosanna au Fils de David ! Ils
lui dirent : Entends–tu ce qu’ils disent ? Oui, leur répondit Jésus.
N’avez–vous jamais lu ces paroles : Tu as tiré des louanges de la bouche
des enfants et de ceux qui sont à la mamelle ? » (Mat 21.16)
Résumé
Cet article est un petit essaie sur le lien que Dieu entretient avec les
petits enfants. Cette réflexion a pu s’élaborer par la compréhension du rapport
qui existe entre les vérités révélées en Ge 1-3 et la condition humaine
actuelle. Cet article poursuivra dans cette direction et élargira les applications
des vérités existentielles aux enfants. Spécialement en ce qui regarde le
développement de leur foi, dans une perspective dynamique, que nous a inspiré Irénée
de Lyon. L’article montrera ensuite le parallélisme scripturaire entre l’arbre
de vie, la sagesse et Christ. Ce dernier étant devenu pour nous l’arbre de vie,
nous verrons comment l’évangile relie Jésus-Christ aux enfants. Ainsi, de l’arbre
de vie à Christ, et de Christ aux enfants, nous établirons la thèse de cet
essai qui est de proposer que les enfants peuvent avoir part à l’arbre de vie.
Dans la dernière partie, nous complèterons l’étude en montrant comment se forme
l’image de Dieu chez les touts petits, à partir des théories sur le
développement humain (James Fowler, object relations théorie). Nous verrons le
rôle essentiel joué par les parents (ou figures parentales) dans le lien qui
relie les enfants à Christ. Comme image de Dieu, les parents auront une
fonction médiatrice et symbolique pour « passer » la révélation de
Christ aux bébés et aux petits enfants. Nous terminerons par quelques considérations
d’ordre pratique pour la pastorale des enfants
Plan
La partie 1 examinera
comment les mêmes vérités existentielles tirées des récits narratifs en Ge 1-3
peuvent s’appliquer au vécu des enfants. Nous montrerons une équivalence, au
niveau existentielle, entre l’Adam scripturaire et les enfants.
La partie 2 étoffera la démonstration
centrale de cet essai à partir des textes bibliques: Si l’arbre de vie et Christ joue le
même rôle, au niveau symbolique, pour donner la vie et la sagesse; et si « l’Adam »
et « l’enfant » expérimente un développement similaire au niveau
existentiel, alors l’arbre de vie est accessible aux enfants.
La partie 3 montrera la
pertinence de l’apport des sciences humaines dans la compréhension d’une
anthropologie dynamique. Elle nous aidera à voir le rôle clé des figures
parentales dans la formation de l’image de Dieu chez les petits enfants. Et
surtout, de montrer que les touts petits croient !
La partie 4 discutera de quelques implications pour la pastorale des enfants
Bonne lecture !!
Partie 1 : Adam et l’enfance
Quelques questions préliminaires
Étant le père de 3 filles de moins de 8 ans, je me suis souvent
demandé : « Quel est le statut de mes enfants devant Dieu ?
Vivent-ils, dès leur naissance, en rupture forcée, coupable d’être né « en
Adam » ? Sont-ils quitte de toute culpabilité jusqu’à ce qu’ils fassent
leur premier péché volontaire ?! Quand cela se passera-t-il ?!
Pour ceux et celles qui fréquentent comme moi les églises de professants, et qui ne pratique pas le pédo baptême, ces questions comportent leur part de
mystère, et avouons-le, d’angoisse. À quel stade du développement de l’enfant
celui-ci pourra-t-il croire et être sauvé ? Et qu’arrive-t-il s’il meurt avant
d’avoir atteint ce stade ? Qu’arrive-t-il dans cet entre-deux ?
L’entre-deux existentiel
C’est à cet « entre-deux existentiel », entre la naissance et
la conversion, que j’aimerais porter mon attention dans cet article. Et tenter
de découvrir le lien qu’entretient Christ avec les enfants. Ceux qui me lisent
savent déjà que je ne ferai aucune spéculation sur la nature ou l’essence de
l’enfant à sa naissance. Au risque de choquer certain de mes lecteurs, j’admets
avoir fait le choix, ici, de Pélage sur Augustin concernant l’impossible transmission
biologique du péché et une « culpabilité de nature ».
Toutefois, comme je suis conscient qu’en Adam il y a bel et bien
un héritage universel – notamment que tous les hommes sont pécheurs – j’ai
montré ici l’universalité du péché en Adam, mais pas au niveau de l’essence
(une nature pécheresse), mais au niveau existentiel (tous les hommes ont une
existence pécheresse similaire à celle de la figure adamique). Que le lecteur
veuille bien, s’il l’ose, m’accompagner sur cette route non-augustinienne!
L’interprétation existentielle des récits de création – car oui, les
récits de création donne le sens de la création et de la condition humaine – me
permet maintenant d’établir un parallèle entre Ge 2-3 et le développement
humain. Et, d’élaborer une anthropologie à
partir de ce que les premiers chapitres révèlent sur la condition humaine, en
complémentarité avec les recherches scientifiques et la rigueur philosophique
d’un Paul Ricœur par exemple, parce qu’il n’y a pas de discontinuité
fondamentale entre l’Adam et nous. Voirarticle ici.
L’Adam, c’est aussi l’enfant
L’Adam, c’est l’Homme, l’humain. Comme Daras le soulignait, il serait
malheureux de réduire la figure symbolique d’Adam au seul individu ! À travers
les vérités de Ge 1-3 sur l’humain, nous y retrouvons la situation
existentielle des hommes et de la communauté d’Israël.
Mais cet essaie veut s’attarder à celle qui concerne l’homme-individu, et plus
précisément celles des enfants (terme qui incluras les bébés).
Les théologiens ont identifiés, à partir de l’analyse littéraire des
premiers récits bibliques, certaines caractéristiques suivantes concernant
l’Adam, et qui révèlent des vérités sur l’existence de chaque être humain:
-
Il est créé en image de Dieu, formé de glaise, et
animé du souffle divin
-
Il connait un état d’innocence, dans lequel il
manifeste une confiance fondamentale, peut-être naïve, peut-être innée, mais
vécue comme telle
-
Il expérimente la fragilité de l’existence :
« Ils étaient nus… » sans que celle-ci soit mauvaise :
« …et ils n’en avaient point honte » (Ge 2.25)
-
Il explore et apprend à découvrir sa vocation (nomme
les animaux) selon la révélation qui lui fut donné, à l’intérieur des limites
d’autorité qui lui fut imposé
-
Il expérimente la rupture avec Dieu (inévitable,
avons-nous déjà dit, pour tous)
-
Il connait l’exil loin de la présence de Dieu (comme
l’a vécu Israël, et comme nous le connaîtrons tous également, à un moment donné)
Dans la perspective où ces vérités s’appliquent au vécu humain, et
notamment au développement de la foi humaine, les points ci-dessus caractériseront
le développement de la foi de chaque être humain (et donc celui de l’enfant).
L’enfant expérimentera assurément les 4 premières caractéristiques :
-
L’enfant est créé en image de Dieu. Il est créé ontologiquement
similaire à Adam. Sinon comment Adam serait-il le « représentant
d’espèce » de l’humanité ? Comment l’enfant pourrait-il être « en
Adam », si sa nature est essentiellement différente de celle dont nous
parle l’Écriture?
-
L’enfant expérimente l’innocence. Sa confiance sera
innée envers ses parents. Et s’il est « mal-aimé » il développera
aussitôt une méfiance fondamentale (Érickson) dans toutes ses relations.
-
Dès son jeune âge, il explore et apprend les limites
de son autorité. Nous ne croyons pas que l’état d’innocence d’Adam était sans
faute. La perfection dans Ge 1-2, avons-nous souvent dit, est
« ontologique », pas « morale ».
-
Il expérimente la fragilité intrinsèque à sa nature :
son manque de compréhension, ses désirs incontrôlables, un certain égoïsme
naturel qui se corrige avec l’éducation. Ce n’est pas dire que la nature humaine
est mauvaise. C’est dire que l’enfant ne naît pas conditionné. Ses désirs, même
égoïstes, jouent un rôle important dans son développement interne. Pour cela, l’environnement,
comme un tuteur, lui permettra d’orienter sainement ses désirs.
Adam l’archétype de toute humanité?
J’arrête ici parce que je crois que le nourrisson ne vit pas encore le
drame des deux dernières caractéristiques de l’existence d’Adam (Ge 3). Elles
viendront sans tarder. Mais nous avons vu, je l’espère, le parallèle entre
l’Adam et l’enfant. 1- Les deux sont créés. 2- Les deux reçoivent une
révélation concernant leur rôle (multipliez et dominez) et de ses limites (au
fruit de l’arbre… tu ne mangeras point). 3- Les deux connaîtront la rupture et
l’exil, mais ils seront appelés de nouveau : « Adam, où es-tu ?
Pour conclure ce point.
L’idée d’associer Adam à un enfant appelé à la maturité n’est pas
originale. Irénée de Lyon, et toute la théologie orientale, concevait ainsi
Adam : parfait au sens ontologique, mais appelé à grandir dans une perfection
morale. Nous y retrouvons déjà, et bien avant Augustin, un modèle
« dynamique » de l’homme. Il s’oppose au modèle statique d’Augustin
concevant un Adam créé instantanément parfait et pleinement mature, et ce au
moyen d’une surnature donnée. La théologie orientale a totalement méconnu et
rejetée cette notion de « surnature » ajoutée à sa nature humaine,
qui, une fois perdue, aurait laissé l’homme comme aussi spirituellement vivant
qu’un cadavre (note : c’est ainsi qu’on enseigne au Québec, chez les baptistes
réformés, la doctrine calviniste de la dépravation totale).
Partie 2 : L’arbre de vie et l’enfance
L’arbre de vie
Nous allons maintenant amorcer la démonstration principale qui vise
ultimement à montrer que l’enfant à accès à l’arbre de vie. Pour y arriver, j’ai
d’abord dû poser un parallèle, au niveau existentiel, entre Adam (A) et
l’enfant (E). Je résumerai cela par A = E (signifiant : A à une correspondance
existentielle avec E)
Ensuite, j’établirai un parallèle scripturaire entre l’arbre de vie (B)
et Christ (C). Je résumerai cela par B = C. Puis je montrerai que, comme
l’arbre de vie était accessible à Adam, de même Christ se rend accessible aux
enfants, alors l’arbre de vie est accessible aux enfants :
Si donc A = E,
Et que A à
part à B
Alors E à
part à B
D’autant plus
que
si E à part à
C
et que C = B
alors E à
part à B
Bon ok, c’est un peu bizarre, mais c’est pour synthétiser ma logique !
On pourra mieux me contredire ainsi !
Signification de l’arbre de vie
Nous savons que le récit de Ge 2 n’est pas un cours de botanique;
l’arbre de vie représente la sagesse divine à laquelle Adam pouvait librement
communier.
Proverbes 3.13 et18 : « Heureux l’homme qui a trouvé la sagesse,
Et l’homme qui possède l’intelligence !... Elle est un arbre de vie
pour ceux qui la saisissent, Et ceux qui la possèdent sont heureux. »
C’était le moyen pour lui de régner
Proverbes 8.12 et 15s : « Moi, la sagesse, j’ai pour demeure
le discernement, Et je possède la science de la réflexion… Par moi les rois
règnent, Et les princes ordonnent ce qui est juste ; Par moi gouvernent
les chefs, Les grands, tous les juges de la terre. »
L’arbre de la connaissance représente, à l’opposé, la possibilité de
s’affranchir et de devenir autonome pour décider par soi-même du bien et
du mal. C’est ainsi que, dans le récit littéraire, les deux arbres au jardin
permettent à la liberté d’Adam-l’humain de s’exercer. Ils permettent au drame
d’opérer. Manger de l’arbre de la vie, c’est exprimer la confiance fondamentale
dans la sagesse.
Lorsqu’ Adam s’incline à manger le fruit de l’arbre de la connaissance,
la sagesse devient désormais hors de sa porté. De sage qu’il était ironiquement
sans le savoir, l’homme s’est aliéné en lui-même, par rapport aux autres et
devant Dieu. Cette sagesse perdue, les récits de Ge 2-3 suggèrent qu’il pourra
retrouver, dans par l’alliance ou encore par la sagesse révélée. Après Jésus, l’Écriture
suggère qu’aujourd’hui, Ô bénédiction ! l’arbre de vie, la sagesse divine,
cette présence de Dieu, nous la retrouvons « en Christ », au moyen de
la foi.
Christ est-il le nouvel arbre de vie ?
Dans la tradition chrétienne, le fruit de l’arbre de la vie a souvent
été symbolisé par l’eucharistie, cœur de la liturgie.
Jean 6.35 : « Jésus leur dit : Je suis le pain de vie.
Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura
jamais soif. » et Jean 6.53 continu ainsi : « Jésus leur
dit : En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du
Fils de l’homme, et si vous ne buvez son sang, vous n’avez point la vie en
vous–mêmes. »
En Proverbes 3.13 et18, nous avons identifié l’arbre de vie à la sagesse.
C’est justement cette sagesse qu’incarne Jésus-Christ et c’est pourquoi il est
l’arbre de vie. Une promesse messianique lie « Messie » et
« sagesse » :
-
Ésaïe 11.1-2 : « Puis un rameau sortira du
tronc d’Isaï, Et un rejeton naîtra de ses racines. L’Esprit de l’Eternel
reposera sur lui : Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil
et de force, Esprit de connaissance et de crainte de l’Eternel. »
-
Col 2.2 reprend le même parallélisme :
« pour connaître le mystère de Dieu, savoir « Christ »,
mystère dans lequel sont cachés tous les trésors de la « sagesse »
et de la science. »
De même que « l’arbre de vie » donnait sagesse et vie dans le
récit Adamique, de même en est-il de Christ. Nous pouvons donc affirmer
l’identité, au niveau de la symbolique biblique, de l’arbre de vie et Christ.
L’enfant peut-il avoir part au Christ?
Voyez brièvement ici les étonnants privilèges qu’accorde Jésus aux
petits enfants dans les évangiles :
-
En Mat 11.25, Jésus prie ainsi son Père :
« Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché
ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées
aux enfants. »
-
En mat 18.3, Jésus s’y réfère comme modèle de
foi : « si vous ne changez pas d’attitude et ne devenez pas comme de
petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. »
-
En Mat 19.14, Jésus leur impose les mains et prie pour
eux : « Laissez donc ces petits enfants, ne les empêchez pas de venir
à moi, car le royaume des cieux appartient à ceux qui leur ressemblent.
Puis il leur imposa les mains »
-
En Mat 21.16, il tire de leur bouche des
louanges : « n’avez–vous donc jamais lu cette parole : De la
bouche des tout petits et de celle des nourrissons, tu as su tirer ta
louange. »
Cela suffit-il pour conclure que Jésus se fait proche des petits
enfants, avant même que ceux-ci puissent formellement croire ? Allons plus
loin, dans un autre mystère. Observez que Jésus « s’identifie »
mystérieusement avec « petits » enfants :
Mat 18.4-6 : « C’est pourquoi, quiconque se rendra humble
comme ce petit enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux. Et
quiconque reçoit en mon nom un petit enfant comme celui–ci, me reçoit moi–même.
Mais, si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il
vaudrait mieux pour lui qu’on suspende à son cou une meule de moulin, et qu’on
le jette au fond de la mer. »
Il faudrait être fou pour ne pas considérer l’importance de cette
identification que Jésus établi avec les enfants. Il vaudrait mieux pour cette
personne d’être jeté au fond de la mer ! Car Jésus semble s’identifier
intimement aux enfants (comme aux démunis d’ailleurs). Cette identification deviendra
même une des bases objective du jugement final, car en faisant du mal à un
« petit enfant », c’est Christ qu’on heurte. Le rapport à l’enfant
est crucial, car Christ s’identifie à lui. Il se fait lui.
Nous constatons ce même principe en Matthieu 25.45. Le verdict du
jugement eschatologique (fin des temps) sera fondé sur l’attitude des hommes
envers les « petits » : «Je vous le dis en vérité, toutes les
fois que vous n’avez pas fait ces choses à l’un de ces plus petits,
c’est à moi que vous ne les avez pas faites. Et ceux–ci iront au châtiment éternel, mais les justes à la vie
éternelle. »
La démonstration semble maintenant terminée. L’identité de l’archétype
humain « Adam » avec chaque « individu » au niveau
existentiel a été posé. Aussi, nous avons lié « l’arbre et
vie » et « Christ » grâce aux fonctions symboliques semblables.
Finalement comme les récits montre Adam prenant part à l’arbre de vie (sans pour autant qu’il ait
reçu la vie éternelle), les enfants ont aussi part de façons mystérieuses à la
vie de Christ (sans pour autant recevoir la vie éternelle). C’est pourquoi, je
dois conclure que oui, « l’arbre de vie » est accessible aux enfants
en Christ, avant même que ceux-ci puissent consciemment y adhérer; n’est-ce pas
là le propre de la petite enfance ?
Mais de quelle manière le lien entre Christ et les enfants se fait-il si
ceux-ci n’ont pas la rationalité nécessaire pour comprendre ? Prenez une petite
pause pour méditer cela !
Partie 3 : Le développement naturel de la foi et
l’enfance
Comment un petit enfant, qui n’a pas les facultés intellectuelles pour
apprécier Christ et l’offre du salut, peut-il avoir part à l’arbre de vie, qui
est Jésus-Christ ? Ne sont-ils même pas en mesure de rationaliser et de
soupeser les implications d’un tel acte de foi salvateur ?
Pour expliquer cette idée, j'aurai recours aux théories du développement
humain, et plus spécifiquement aux théories bien acceptées des stades du
développement de la foi chez James Fowler.
Ainsi que, pour la formation de l’image de Dieu dans la petite enfance, les
théories de Marie Rizzuto (The birth of the living God, 1979) basée notamment
sur les théories du psychanalyste anglais Donald Winnicot, qui contredit Freud
sur l’importance structurante de la formation d’une image de Dieu chez les
jeunes enfants (Cf. Object relations theory). J’ai utilisé ces outils, lors de
ma maîtrise en théologie pratique, pour comprendre l’impact des abus sexuels
sur la foi des enfants.
Il semble y avoir un parallèle intéressant à faire entre la conception
théologique d’Adam chez des théologiens orientaux, et chez Irénée de Lyon (pour
l’Occident), et les sciences du développement cognitif : toutes deux
proposent des perspectives dynamiques et évolutives de l’homme. Fowler a
construit une théorie pour comprendre comment la foi se développe dans un
individu. Il a étudié les séquences ou stades par laquelle la foi de tout
individu traverse, peu importe sa religion ou son origine ethnique. Puisque
l’on parle de « foi » des enfants, il est important de faire cette
distinction :
La foi comme relation vs acceptation
La foi est traditionnellement conçue de deux manières par les
théologiens :
1- D’abord comme
l’adhésion de l’intelligence aux vérités divines (aspect cognitif). La foi est
conçue comme « croyance », comme « vérité », connaissance.
2- Deuxièmement
comme relation personnelle avec Dieu, élan vers les choses spirituelles (aspect
relationnel). La foi comme « moyen », « orientation
fondamentale » de quelqu’un, « confiance ».
En général, les chrétiens reconnaissent l’importance des deux aspects.
La Bible aussi reconnaît la « confiance » nécessaire en Dieu, et
l’adhésion à l’évangile de Jésus-Christ. Dans ses études, Fowler ne regarde pas
à « ce qui est cru », à l’aspect plus objectif, mais il étudie le
développement de la foi dans la façon dont elle se relie aux choses crues. Cela
est intéressant parce que nous savons, depuis Piaget, que les stades de
développement cognitif des enfants ne leur permettent pas de conceptualiser la
foi comme le font les adolescents et les adultes. Et pourtant, ils croient !
La foi des enfants traverse plusieurs stades :
-
Primaire (0-2 ans) : c’est là que l’enfant
acquiert la cruciale habileté à s’attacher sainement aux parents (ou figure
parentale). Les mauvais traitements des parents à ce stade affecteront la
capacité même des enfants à faire confiance et à se relier à autrui. Érickon a
parlé de l’enjeu de la confiance de base versus la méfiance de base à cet âge.
-
Intuitive-projective (2 ans à période
préscolaire) : À cet âge, le langage se développe. Ce qui fait sens pour
l’enfant est basé sur les arrangements émotionnels et perceptifs de
l’expérience. L’imagination n’est pas encore disciplinée par les opérations
logiques. L’enfant répond aux histoires, aux symboles. Les images, comme les images
de Dieu, qu’il forme en lui, sont basées sur ce qu’il vit, notamment à partir
du matériau affectif/relationnel qu’il développe avec ses parents. Ce point est
essentiel pour la suite de cet article.
-
Mythique-littérale (l’enfance à la
préadolescence) : Dans cette période, l’enfant explore sa liberté, les
limites de son autorité, ainsi que les limites de ses appétits à posséder tout
ce qu’il veut. Il commence à faire des interprétations conscientes et
réfléchies sur son expérience. L’image de Dieu n’est pas encore très
différenciée des émotions internes des enfants. Dieu est souvent construit sur
le modèle d’une figure parentale consistante, qui prend soin et qui est juste,
nommément les parents.
Cela illustre l’importance, dès lors, pour le parent d’être le plus
adéquatement « image de Dieu » pour l’enfant, s’il veut que celui-ci
ait la possibilité de goûter, un tant soit peu, à l’arbre de vie.
Ce modèle, synergique, posera désormais l’importance de l’action
révélante de Jésus ainsi que du rôle actif du parent dans cette
révélation. Ce modèle synergique sera à la base, croyons-nous, d’une bonne
ecclésiologie, équilibrée, comme nous le verrons dans un post à venir.
Comment un enfant goûte-t-il l'arbre de vie, avant celui de la
connaissance?
Nous venons de voir que l’action révélante de Dieu dans la vie des
nourrissons et des enfants « passe » par l’agir d’une figure
significative (parentale ou autre); Jésus tire la louange des enfants
« qui sont à la mamelle ». Le sein, et d’autant plus l’amour
nourricier du parent, joue un rôle actif en permettant à l’amour de Dieu de se « passer »
jusqu’à l’enfant. Car la foi, au sens relationnel, ne « tombe » pas
du ciel sur quelqu'un sans une médiation. La foi, posée comme capacité
intrinsèque à faire confiance et à se relier à quelque chose d’extérieur à
soi-même, débute, dirions-nous, dans les bras des parents, au sein de la mère.
Je souligne, dans cette dernière partie, le rôle du parent comme image de Dieu. C’est notre identité,
notre rôle et notre devenir. Nous supposons que l'enfant a la capacité de
répondre positivement à l’amour et à la discipline bien appliquée. Et dans un
tel contexte, nous supposons qu’il répondra naturellement à la révélation
vécue, nous pourrions dire la révélation « incarnée » par le parent. De même nous supposons qu’il répondra
naturellement à la Parole communiquée, à l’enseignement sur Dieu s’il en a un
exemple concret sous les yeux.
En contexte chrétien, l’enfant qui reçoit de bons cœurs l’amour des
parents et la sagesse qu’ils incarnent et témoignent, celui-ci n’a-t-il pas
accès à l’arbre de vie ? Le parent qui incarnent l’évangile de son mieux ne
devient-il pas un arbre de vie?
Proverbes 11.30 : « Le fruit du juste est un arbre de vie, Et
celui qui gagne des âmes est sage. »
Bien sûr, les enfants n'ont pas (ou peu) la capacité intellectuelle de
contredire les parents, de se forger une moralité propre et rationnelle. Bien
sûr, inévitablement, un jour cette foi (qui est dynamique) sera remise en
question, et éventuellement "reconstruite". Bien sûr que la foi deviendra
septique, vivra une séparation et un exil.
Nous ne disons pas que manger l’arbre de vie dans l’enfance
« donne » la vie éternelle. Nous disons qu’elle est la vraie vie qui
se donne à l’enfant. Bien sûr aussi qu'en contexte non chrétien, ou en contexte
où les parents chrétiens enseignent et vivent n'importe comment, l'enfant n’est
que peu nourri à l'arbre de la vie. Peut-être ne le connaîtra-t-il même jamais
! L’ « habitus » mauvais deviendra peu à peu sa réalité
ontologique.
Mais l'enfant, né et éduqué proprement en contexte chrétien, un contexte
où règnent l'amour et une saine discipline, goûtera nécessairement l'arbre de
vie. Il y sera initié. Or, cela ne détermine pas encore son essence. Celle-ci
sera éventuellement déterminée par un choix. Non pas celui de céder ou pas à la
tentation du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, mais celui
de demeurer, ou non, dans un exil loin de Dieu. Car cet exil, n’en déplaise à
Augustin, n’est pas un fatalisme. La voix de Dieu retentit dès après la
rupture. Dieu « descend » dans le jardin (dans nos vies) demandant :
« Où es-tu ? ». Oui, cela marque le désir de réconciliation et la
possibilité d’un retour qui est dans le cœur de Dieu pour tous les hommes.
Partie
4 : Application et conclusion
Quelle implication pour la pastorale des enfants ?
- La Bible
accepte l’idée d’un développement naturel de la foi des enfants à partir
du modèle littéraire d’Adam, archétype de chaque enfant (et de chaque
homme). Irénée de Lyon (- † 202 ap. J-C) par exemple
- Elle
accepte aussi que Dieu, et donc Jésus, puisse se révéler à eux, en
respectant leur stade cognitif qui est différent des adultes
- La façon
dont Dieu, mystérieusement, s’identifie et se révèle aux tout-petits, ne
fait pas abstraction de figures médiatrices et symboliques que sont les
parents ou autre modèle parental.
- Les
parents font ainsi partie d’un triangle avec Dieu révélant l’image de
Dieu aux enfants, et leur communiquant l’arbre de vie, qu’est
devenu Christ pour l’humanité.
- Nous ne
voyons pas l’utilité d’un baptême d’enfant qui effacerait le péché
originel. Mais nous reconnaissons l’utilité pastorale de toute
présentation d’enfant à Dieu, qui illustre l’accueil favorable de l’enfant
dans la communauté et l’engagement de la communauté et des parents à être
pour l’enfant image de Dieu.
- Ce
modèle de l’agir de Dieu dans la famille renforcit une saine ecclésiologie
équilibrée entre l’agir divin et la responsabilité humaine
- L’arbre
de vie accessible aux enfants ne confère pas, tout comme dans le récit
adamique, une vie éternelle, mais plutôt une communion, signe de l’amour
de Dieu, médiatisée par l’agir des figures parentales
- Les
parents doivent penser leur rôle et leur appel d’être réellement – et de
plus en plus – en image de Dieu. Car c’est vers eux premièrement que
regarderont les enfants pour structurer leur image de Dieu (object
relations theory)
- Que les
parents soient fiers d’avoir part à la vie spirituelle de leurs enfants,
car Dieu agit à travers eux
- Que les
parents ne se découragent pas de voir leur progéniture explorer et rompre
à un moment donné avec la sagesse inculquée. Il en sera ainsi pour tous
les enfants. « En Adam » tous sont pécheurs. Mais la voix de
Dieu a retentit aussitôt après : « Adam, où es-tu ? ». Dieu
veut le salut de tous les enfants. Et il a payé, pour eux, le prix de la
réconciliation à la croix.
Que Dieu vous bénisse avec vos enfants. Et que vos enfants soient bénis
par Dieu au travers vous.
Bruno Synnott
C’est ainsi qu’Israël, au temps de la déportation, a projeté dans une
figure ancestrale, celle d’Adam, son drame, tentant de comprendre comment le
Dieu El Shaddai (Tout-Puissant), qui règne sur tous les peuples, avait pu
laisser Israël subir l’ignominie de la déportation. La réponse s’est exprimée
dans le drame adamique : Dieu est bon, le monde est créé bon et le mal
vient de l’homme, de son écart par rapport à la sagesse divine, symbolisée
premièrement dans l’arbre, puis rendue explicite par l’alliance mosaïque.
Pour toutes les spéculations augustiniennes sur la corruption humaine,
je renvoie le lecteur aux posts précédents.