Tuesday, May 8, 2012

L'homme naît en quête de son essence


Dans le dernier billet, nous avons proposé l’idée que le péché est un problème existentiel, et non un problème qui a trait à la nature même de l’homme. Autrement dit, le péché fait partie de l’existence humaine, il ne fait pas partie de l’essence humaine. C’est pourquoi Dieu, en devenant homme, a pu assumer la nature humaine sans être contaminé par celle-ci, parce qu’elle n’est pas ontologiquement mauvaise. Pour employer une façon de dire un peu original, la nature humaine n’est ni bonne, ni mauvaise, mais elle est en quête de son essence. Comme une chenille.

L’homme est essentiellement un être libre, qui vit dans un corps, en quête de sa véritable nature. Il naît chenille, se tenant dans un état temporaire, contraint à marcher lentement sur les branches des arbres, mais pouvant potentiellement devenir papillon. Il ne l’est pas, mais il peut le devenir s'il accepte le cocon, la mort à sa vie de chenille. Cette nature du papillon l’interpelle. Ainsi Dieu interpelle l’homme; l’Esprit invite la nature humaine à être transformé en un être spirituel. Ainsi, l’homme naît-il dans un corps terrestre, mais ensuite il choisit son orientation existentielle. Il peut, par la grâce de Dieu, choisir l’incorruptibilité et cheminer vers la vie, par l’Esprit de Dieu. C’est ce que nous voulons dire par : l’homme naît en quête de son essence.

Soyons honnête, comme toujours, envers notre lecteur. Dans le BBB, nous questionnons un certain type de pensée essentialiste, celui qui cherche à spéculer à partir de la Bible sur l’essence de l’homme, sur la nature du péché et sa prétendue transmission héréditaire. Nous réagissons aussi contre l’idée que l’essence de l’homme précède son existence: si tel homme a son essence qui le détermine avant son existence, et que l’existence ne fait qu’actualiser son essence, on voit mal comment cet homme pourrait devenir autre, comment il est réellement libre.

Par exemple, nous pourrions dire que Judas n’est pas devenu traître, il l’était de toute éternité dans la pensée divine. Comme l’explique Leibniz : « il l’était de toute éternité, il l’était toujours librement : Dieu n’a fait que lui accorder l’existence, que sa sagesse ne pouvait refuser au monde où il est comprit : il l’a fait passer de la région des êtres possibles à celle des êtres actuels » (Essais de théodicée, III, p. 416).

C’est pour protester contre ce type de pensée déterministe, dont les ramifications sont profondes dans la pensée chrétienne, que nous nous sentons interpellé à adopter un autre type de pensée, davantage existentialiste, pour revendiquer un devenir possible chez l’homme qui ne soit pas prédéterminé ou qui ne serait pas déjà éternellement en essence dans cette « région des possibles » qu’est l’entendement divin. Pour revenir à l’exemple de Judas, il aurait pu devenir autre que Judas, même si Dieu savait dès le début qu’il le deviendrait. Nous voyons par là que l’existence humaine précède son essence, comme la chenille se trouve dans un état temporaire qui précède, ou pas (si elle était libre) l’état de papillon. Ainsi, la réalité humaine, corruptible et terrestre au début, est le lieu de la décision de son orientation existentielle, soit la vie ou soit la mort.

Ce mode de réflexion a l’avantage de rester en dehors des spéculations théologiques sur l’essence de l’homme, sur la nature du péché et de sa transmission héréditaire. Nous comprenons l’homme non plus à partir d’une essence (animal doué de raison – Aristote) mais à partir de ses conditions d’existences, comme être libre existant dans un corps, en quête de son essence.

En terminant, voyons un exemple des deux modes de pensées en contraste interprétant Romain 7, tentant d’expliquer le sentiment de finitude et d’angoisse qu’exprime Paul en disant «  qui me délivrera de ce corps de mort… ».

Paul dans le passage de Romains 7 exprime une sorte de dualité en lui qui le pousse au désespoir au regard de la loi. Il dit : « je ne comprends pas ce que je fais : je ne fais pas ce que je veux, et c’est ce que je déteste que je fais. » (v.15). Plus fort encore est ce cri du cœur : « Dans mon être intérieur, je prends plaisir à la Loi de Dieu. Mais je vois bien qu’une autre loi est à l’œuvre dans tout mon être : elle combat la Loi qu’approuve ma raison et elle fait de moi le prisonnier de la loi du péché qui agit dans mes membres. Malheureux que je suis ! Qui me délivrera de ce corps voué à la mort ? » (v.22-24)

Paul, on le voit nettement, se sent impuissant à accomplir la loi qu’il juge bonne et spirituelle selon son entendement. Et il voit ses membres comme des obstacles insurmontables au désir de sa raison de plaire à Dieu. Il sent que son corps le rend prisonnier du péché en lui. Il serait tentant de déduire du passage que Paul est victime d’une nature corrompue, viciée par le péché « en lui ». Ou encore que Paul est le lieu de combat entre deux réalités, deux essences en lui, la réalité corporelle – mauvaise – et la réalité spirituelle – bonne.

Or nous avons longuement élaboré dans les billets précédents que le mal n’est pas une essence, une substance matérielle qui pourrait « imbiber » un corps ou une volonté. Nous avons également souvent mis en garde les lecteurs contre les conceptions corporelles pessimistes (d'influence gnostique) où le corps est d'essence mauvaise et l’âme bonne. La pensée hébraïque pense autrement l’homme: comme une seule entité indissociable (corps/âme/esprit), devenu pêcheur par choix, non par essence. C'est aussi pour cela que Jésus n'a pas péché, ne s'étant jamais renié lui-même, ayant toujours  « choisi »  d'être fidèle à lui-même, comme homme et Dieu. 

Du passage en Romains 7, il serait plus sage de déduire les deux choses suivantes (dont je parle plus abondamment dans le problème anthropologique ) : que Paul exprime la tension existentielle présente au cœur de tous les hommes, celle entre la raison libre de l’esprit et la nécessité du corps. Ce rapport incessant entre le volontaire et l’involontaire en l’homme demeurent toujours dans une interaction continuelle, dans une tension « indépassable » – sinon que par l’Esprit.

Et ce qui amène à la seconde déduction : que cette tension ne peut absolument pas se résoudre par la négation du corps, ce qui reviendrait à nier notre condition d’existence. Pour atteindre à l’obéissance de la loi, Paul a essayé de rompre cette tension entre la loi de l’entendement et celle de ses membres. Il n’en a que plus souffert!  Il lui a été révélé que la finitude n’atteint la plénitude que par l’Esprit, dont la puissance est exposée en Romains 8. Notre désir doit porter vers Dieu premièrement, en qui tout paradoxe trouve son apaisement. Clin d'oeil à Nathan


[1] Nous avons fait ici le débat entre « du fait que » et « en qui tous ont » ici

Friday, April 20, 2012

Le problème anthropologique



Étude sur le péché (2/2)

Il est accepté dans le christianisme que l’homme soit pécheur et qu’il ne puisse connaître Dieu et lui obéir sans la grâce divine. Jésus dit : « personne ne peut venir à moi si le Père ne l’attire ». La question de ce billet sera d’essayer de comprendre pourquoi il en est ainsi. D’où vient que l’homme soit pécheur ? D’où vient-il que, seul, il ne puisse parvenir à plaire à Dieu ?

Le premier réflexe de tout être humain est de chercher un coupable ! Est-ce un problème qui a son origine dans la biologie, la culture ou l’esprit ?  Nous nous étions déjà demandé ici (Qu’est-ce qui corrompt) si le péché est premièrement un problème de nature (le corps ou l’esprit) ou de culture (l’histoire, les idéologies). Plusieurs textes bibliques semblent montrer que le problème est dû à notre nature charnelle : l’apôtre Paul disant : « Car la chair a des désirs contraires à ceux de l’Esprit, et l’Esprit en a de contraires à ceux de la chair ; ils sont opposés entre eux, afin que vous ne fassiez point ce que vous voudriez.. » (Galates 5.17). D’autres textes comme 1 Pi 1.18 semblent plutôt pointer la culture, ainsi que le fameux adage : « ne vous y trompez pas, les mauvaises compagnies corrompent les bonnes mœurs. » (1 Co 15.33)

 Nous avions conclu qu’il semblait impossible de soutenir que le corps humain ou sa volonté puisse être « mauvais de nature » (1 Pi 3.21), n’en déplaise à Saint-Augustin qui spécule sur la transmission biologique du péché à partir du premier humain, faisant de tous les hommes des êtres rebelles à Dieu et coupables dès leur naissance. Nous avons longtemps  élaboré ici (Penser la liberté) sur le fait que, même après le péché des origines, le mal – ou le péché – ne peut se transmettre génétiquement, car le mal n’a pas d’essence ni de substance propre.

Or, il est clair que quelque chose cloche avec notre nature humaine. Si le péché vient seulement de l’imitation des mauvaises actions des autres, ou de la mauvaise éducation que nous offre la société, alors il serait techniquement possible, comme Pélage le croit, que l’homme puisse ne jamais pécher. Nous avions donné ici (l’Adam c’est nous) à Pélage un point contre Augustin, celui que l’homme ne naît pas avec une nature corrompue à la naissance. Mais nous demeurons avec Augustin pour dire que tout homme deviendra inévitablement pécheur et aura besoin de la rédemption offerte par Jésus-Christ.

J’ai beaucoup reproché à Saint-Augustin (354-430), en suivant le philosophe chrétien Paul Ricœur (1913-2005), d’avoir voulu spéculer sur l’essence de l’homme avant et après la chute d’Adam. Nous avions ici (Petite étude sur Genèse 2-3) expliqué comment, suivant Pierre Gibert, la rupture entre Genèse 2 et Genèse 3 (la chute) n’était pas aussi radicale qu’Augustin et ses partisans l’avaient laissé croire.

Le présent billet a la grosse ambition de vouloir écarter les spéculations infructueuses sur l’essence de l’homme hors du BBB. Ni dualisme, ni monisme n’auront la cote. Nous sommes conscient que beaucoup de passages dans la Bible semble indiquer une sorte de dualisme en l’homme où, soit le corps ou soit la volonté (ou les deux), semblent mauvais et conduire inévitablement à offenser Dieu. Nous chercherons à guider le lecteur vers d'autres paradigmes philosophiques.

D’une perspective qui, ordinairement, cherche à comprendre le péché à partir de l’étude sur l’essence de l’homme, nous changerons d’angle d’attaque et tenterons de comprendre le problème du péché à partir de l’existence humaine comme être libre incarné dans le monde. Pour rien vous cacher, nous passerons d’une grille d'analyse philosophique essentialiste (Thomas d’Aquin, Calvin) à une grille philosophique existentialiste (Kierkegaard, G. Marcel, P. Ricœur)

Nous croyons que démarrer l’enquête sur le péché en tentant de poser une ou deux essences enl’homme (moniste ou dualiste), mène invariablement vers des culs de sacs philosophiques, théologiques et scientifiques.  C’est pourquoi, nous aimerions apprendre à relativiser les présupposés essentialistes grecs, et d’explorer la compréhension biblique de l’homme au moyen de lentilles renouvelées par la philosophie existentialiste chrétienne. En posant la liberté et le corps comme condition d’existence, elle rejoint, à mon avis, l’esprit biblique qui ne spécule jamais sur l’essence (au terme scientifique) des choses, mais élabore le sens de l’existence du monde et de l’humanité.

Quelle est l’essence de l’homme? Dilemme
Il semble difficile, en lisant la Bible, de ne pas arriver à la conclusion que la nature charnelle de l’homme est mauvaise. Mais ce faisant, sans le savoir, nous tombons dans le dualisme et dans le déterminisme, ce que la Bible ne fait jamais. Paul dit : « Car je prends plaisir à la loi de Dieu, selon l’homme intérieur; mais je vois dans mes membres une autre loi qui lutte contre la loi de mon entendement, et qui me rend captif de la loi du péché qui est dans mes membres… Qui me délivrera de ce corps de mort?... » (Rom 7.22-24)

Ce passage, comme tout le chapitre, semble parler de deux essences en lutte chez l’homme. Paul semble décrire un dualisme de nature, une opposition fondamentale entre la loi de l’entendement (la volonté) et la loi dans mes membres (le corps). On dirait clairement que le problème du péché réside ici du côté du corps, de la chair, bref de la nature physique. Paul ressent que la loi dans ses membres l’empêche d’accomplir la loi de son entendement, qui est d’obéir à la loi. 

Pourtant, ne l’oublions pas, la pensée hébraïque exclut tout dualisme grec en l’homme. Nous expliquerons, en conclusion de ce billet, comment à notre avis le passage démontre l’inutilité – et même l’impossibilité – de parvenir à l’obéissance d’une loi spirituelle de façon naturelle. Il est impossible d’y arriver naturellement, à cause de la tension interne entre la volonté et le corps. Vouloir atteindre la perfection de la loi, en voulant se déprendre du corps, c’est nier l’existence même. Seul l’Esprit permettra de renouveler l’être, pas la loi.  

Comment alors expliquer l’apparent dualisme ? Paul, à cheval entre les deux cultures, invite apparemment à réfléchir à une anthropologie en apparence dualiste, composé du corps et de l'âme, de la chair et de l'esprit, de la nature et de la liberté. Mais la description qu’il fait du dilemme en lui est phénoménologique (qui part de la perception des phénomènes) avant d’être scientifique (qui part de la l’intelligence rationnelle). Paul ne fait pas une étude scientifique/psychologique des essences de l’être, mais plutôt une analyse des phénomènes en tension dans son être.

Ailleurs par exemple, c’est du côté de l’intelligence et du cœur que Paul semble attribuer l’origine du péché. Il dit : « car ayant connu Dieu, ils ne l’ont point glorifié comme Dieu, et ne lui ont point rendu grâce; mais ils se sont égarés dans leurs pensées, et leur cœur sans intelligence a été plongé dans les ténèbres » (Rom 1.21). Le péché serait-il plutôt de l’ordre de la volonté et de l’intelligence corrompue?

Dualisme ou moniste, un faux dilemme !
Alors, y a-t-il deux natures en l’homme… une corporelle et une autre spirituelle ? L’une ou l’autre de ces natures sont-elles mauvaises ? Est-ce que l’une contamine l’autre? Le problème de ces spéculations est qu’elles font déterminer l’existence de l’homme par son essence. Le déterminisme voudrait que l’existence humaine soit fixée par son essence, qui lui préexiste. Pour aider le lecteur à saisir ces enjeux cruciaux, l’essence se comprend comme l’équivalent du plan ou de l’idée première d’une chose qui préexisterait « en soi ». Une pensée typiquement grecque. L’existence d’une chose est plutôt la façon dont cette chose se tient concrètement dans le monde. Non pas ce qu’elle est, mais comment elle est.

(Parenthèse que vous pouvez sautez si vous êtes confortable avec ce qui vient d’être dit) Pour bien saisir la distinction entre essence et existence, il s’agit de réaliser qu’ils expriment deux sens possible au verbe « être ». Le premier est au plan de la nature, de « ce qu’est » une chose, son essence. Si je dis : « Bruno est un homme » je dis que Bruno « est » essentiellement, de nature, un homme.  Le second terme se situe au plan de l’action, « être comme », son rapport au monde. Si je dis : « Bruno est pasteur jeunesse » je parle de comment Bruno « est » dans le monde, son rapport avec le monde; il travaille « comme » pasteur jeunesse.)

Le problème anthropologique (dans la philosophie essentialiste) provient du fait que l’homme peut être analysé selon deux points de vue possibles et irréconciliable : l’angle corporel et l’angle spirituel. Or, pour régler le problème, plusieurs sont tentés de ne voir en l’homme qu’une seule nature fondamentale :

Certains disent que l'homme, c’est essentiellement son corps, et que l'esprit n’est qu’un produit du corps, créé et déterminé par lui. D’autres diront que l’essence de l’homme, c’est son esprit (le cogito), que sa nature est pensante. Car, diront-ils, n’est-ce pas le principe spirituel qui est à la base du monde matériel ? La matière n’est-elle pas, en fin de compte, pure énergie et pure information intangible ?

(De plus, chaque perspective propose sa méthodologie propre, ce qui complexifie le problème. La première option, naturaliste et matérialiste, étudiera l'homme comme un objet, décrira ses pensées comme des phénomènes psychologiques, d’origine biologique, et relevant à la limite de la physique quantique. Ses actions seront décrit comme des faits objectivables et explicables rationnellement par des causes naturelles antérieures. Sa méthodologie, c’est l’explication.
La seconde option, spiritualiste et idéaliste, expliquera l'homme et sa liberté comme un mystère, ou comme le résultat de l'action divine, ou comme le produit d’une énergie vitale (l’âme) qui informe le corps. L’homme serait un « esprit incarné ». Sa méthodologie, qui part de la raison, est phénoménologique.)

Il semble quasi impossible, rationnellement, de réconcilier ce paradoxe en une ontologie unifiée. Rare sont les scientifiques qui osent penser l'homme à la fois comme objet de nature et comme sujet pensant. « La liberté n'a pas de place parmi les objets empirique »[1]. « On ne peut donc aller du corps-objet au corps-sujet que par un bond qui transcende les choses... »[2]. Mais c’est la voie que nous proposons ici (Laquête de vérité), de penser l'homme comme « un » : à la fois être de nature, et être de liberté, sans confusion ni séparation. Mais le gros renversement du BBB est maintenant d’explorer l’idée que c’est l’existence qui détermine l’essence.

Car il me semble que les versets en apparence dualiste de la Bible renvoient avant tout à l’existence humaine. Notamment lorsqu’elle déclare que l’homme est créé en image de Dieu, « comme » image de Dieu. Cette expression « d’image » ne renvoi pas à une essence, mais à l’existence humaine devant Dieu. Nous inviterons donc peu à peu le lecteur à opérer un changement de perspective, et de considérer l’option de placer l’existence avant l’essence. Pour ce faire, nous exploiterons, comme nous l’avons dit, la philosophie existentialiste, dont le premier penseur fut le chrétien S. Kierkegaard. Bien plus tard, un existentialiste athée, Sartre, résumera cette philosophie ainsi : « l’existence précède l’essence ». Il est regrettable que par son athéisme, Sartre ait jeté du discrédit sur cette approche philosophique intéressante. Nous entreverrons les implications apaisantes que cette approche pourrait laisser entrevoir sur la compréhension du péché chez l’homme.

Une ontologie pacifiée est-elle possible?
Oui. La dualité apparente n'existe pas aussi clairement dans la pensée hébraïque. Certes Paul dit que l'homme « est » corps-âme-esprit. Or, comme la trinité, toutes les parties humaine, dans la pensée hébraïque, ne font qu’une. Aucune de ces parties n’est mauvaise « en soi » sinon tout l’être le serait; si les trois parties forment « un », il suffirait qu’une seule de ses parties soit « mauvaise » pour que tout l’être le soit. Si nous constatons que l’âme, principe vital, n’est qu’un avec le corps et l’esprit, et que tout l’homme est déclaré « tob, très bon », alors aucune de ses parties ne peut se mériter le qualificatif de « mauvais ». À la question : est-ce que la cause du péché réside dans le corps; est-elle d’origine biologique ? Nous répondrons non d’un point de vu de l’essence, oui d’un point de vue de l’existence! Nous verrons pourquoi plus tard.

Georges Daras dans son excellent blog Exégèse et Théologie explique bien que « le mal n’appartient pas ontologiquement à la nature des choses, c’est dire […] que le mal est, pour une part, introduit par la responsabilité de l’homme. C’est le thème de la désobéissance et de la transgression. Pour une part, l’homme a introduit sinon le mal (cela, c’est le serpent), en tout cas la faute, le consentement à ce mal venu d’ailleurs. Là se place la responsabilité. »
Pour les hébreux, l’être humain, créé en image de Dieu, est déclaré « tob », c’est-à-dire capable de remplir les espérances de son créateur. Nous franchissons un grand pas dans l’anthropologie, grâce aux hébreux, en imaginant l’unification de l’apparente dualité humaine : aucune de ces parties n’est mauvaise en soi; et ensemble, elle forme un seul être indivisible. Mais alors, comment penser le mal si l’homme est « un » (l’âme, la volonté et le corps ne formant qu’un) et que son essence n’est pas mauvaise ? Pourquoi devient-il inévitablement pécheur ?

Partir de l’existence humaine
Ces deux pôles du corps et de l’esprit seront toujours gardé en dialectique, non comme des essences, mais comme des conditions de son existence, en perpétuel interaction et nécessairement complémentaires, sans opposition ni confusion. Il semblerait que nous soyons passés d’un dualisme de nature à un dualisme des perspectives. C’est déjà un pas énorme ! Ainsi nous pouvons envisager que la condition d’existence de l’homme exige un corps et une liberté sans quoi il « n’est » pas homme. Cela nous aidera beaucoup à se sortir de l’apparent dualisme anthropologique de Romains 7.

Concevons que l’homme participe au mystère de l’existence avec un corps et un esprit libre devant Dieu. Quelles sont les implications ? Énorme ! Ces deux réalités du corps et de l’esprit impliquent que le spirituel et le matériel sont réels ! Plus encore, qu’ils sont unis sans confusion ni opposition. Nous ôtons toute opposition ou confusion entre le corps et la libre conscience puisque c’est comme tel qu’il existe. C’est pourquoi les deux pôles en l’homme seront réfléchit dialectiquement. Le paradoxe liberté-nature deviendra, grâce à l’existentialisme chrétien, qui pose l’homme comme un sujet libre incarné dans le monde, une interaction incessante entre le volontaire et l'involontaire[3]: la volonté du sujet libre, et les contraintes associées au fait de posséder un corps.

Les effets du changement de perspective
Réfléchissons d’abord comment l’homme arrive à l’existence ? Par la naissance. Naître, c’est arriver à l’existence dans un monde qui me préexiste. C’est venir au monde dans un corps, qui, dès la naissance, est soumis à des nécessités et des contraintes intérieures (manger, boire, être aimé) et extérieures (être protégé, logé, éduqué). La volonté et la liberté vont peu à peu émerger, progressivement. La liberté d’un jeune enfant est très limitée. Sa volonté commence tôt à subir les influences extérieures, sans que jamais ceux-ci deviennent un code absolu. Influencé, mais non déterminé. Mais il est clair que la volonté, bien que libre, portera nécessairement (et c’est là le paradoxe) l’emprunte d’une culture, d’une idéologie, d’une situation historique déjà là. Or celle-ci ne pourra jamais dominer la liberté, comme une essence détermine l’existence. L’inverse est vrai aussi comme nous le voyons en Romains 7.

Penser comme cela, c’est à mon sens adopter un réalisme théologique, nous permettant de concevoir le péché comme le résultat, en acte, des contraintes de nature et mauvais conditionnement de la culture, sur une volonté libre devant Dieu, qui fait le choix de l’autonomie. (Voir Étude sur le péché 1/2)

Si Dieu est le « toujours déjà là » par la grâce prévenante, comme nous en avons exprimer l’idée ici (le salut des petits-enfants), agissant dès la conception… le monde physique est, lui aussi, « toujours déjà là », et traîne avec lui les réalités sociales, culturelles, historiques, idéologiques, etc. Même l’Adam biblique dû subir l’influence d’un monde « déjà là » sur lequel il allait devoir régner. Car Dieu à fait de lui un être libre incarné dans un monde déjà là. L’Adam devait régner sur le monde dont il est issu, qui lui préexiste, et dont les lois étaient, pour lui - et comme pour nous - des nécessités, sans être des déterminants.

Conclusion
Par rapport à Romains 7, comment interpréter ce passage ? Certainement pas comme une lutte entre deux natures en l’homme. Ceci est la pensée grecque ancienne. Mais plutôt comme la tension existentielle permanente en l’homme. Ceci est la pensée hébraïque : nulle partie mauvaise en soi. Cela contredirait le « tob » de Dieu, sans compter qu’il ferait du péché une substance « en soi ». Or Paul ressent une bataille réelle. Pourquoi ? À cause de ses efforts, motivé par l’homme intérieur, à accomplir la loi qui est spirituelle, alors qu’il vit dans un corps terrestre incarné dans l’existence.

Le chapitre 7 de Romains montre que, si l’on cherche, au moyen de l’entendement, à obéir à la loi, aussitôt le corps apparaît comme un poids lourd à traîner, rendant la mission impossible. On ne peut pas atteindre la réalité divine qu’est la loi avec un corps terrestre. Du moins sans l’Esprit! L’existence humaine doit tenir compte du corps car c’est sa condition d’existence. La solution du volontariste et moraliste Paul de Tarse avant sa régénération, fut de vouloir rompre la tension entre, d'un côté, la loi de son entendement (qui se plaît dans l’idée de loi) et, de l'autre, la loi de ses membres (celle des réalités du monde physique et culturelle, qui contraint à vivre en ce bas monde). Hélas, cette tension existe nécessairement et est indépassable !

Dans le contexte de Romains 7 sur le rôle de la loi, je pense que Paul dit que le corps est un « corps de mort » dans la perspective où il cherchait, par son entendement, à atteindre une loi abstraite, ce qui dépassait les possibilités même du corps terrestre. Pas parce que le corps est mauvais. Mais parce que, ce faisant, les lois de l’entendement finissent par nier les lois de l’existence terrestre. « Le corps est semé corruptible, il ressuscite incorruptible » (1 Co 15.42). L’entendement ne peut pas faire abstraction des contraintes et des nécessités qui s’attachent à la réalité du corps.

Vouloir se conformer à la loi divine ne doit pas impliquer pas la négation de la réalité du corps. Vain est le moralisme qui voudrait contraindre le corps terrestre, au moyen de l’entendement, à vivre dans une obéissance parfaite à la loi spirituelle. Car cela lui est inaccessible.

Romains 8 : « 1 Maintenant donc, il n’y a plus de condamnation pour ceux qui sont unis à Jésus–Christ.
2  Car la loi de l’Esprit qui nous donne la vie dans l’union avec Jésus–Christ t’a libéré de la loi du péché et de la mort.
3  Car ce que la Loi était incapable de faire, parce que l’état de l’homme la rendait impuissante, Dieu l’a fait : il a envoyé son propre Fils avec une nature semblable à celle des hommes pécheurs et, pour régler le problème du péché, il a exécuté sur cet homme la sanction qu’encourt le péché.
4  Il l’a fait pour que la juste exigence de la Loi soit pleinement satisfaite en nous qui vivons, non plus à la manière de l’homme livré à lui–même, mais dans la dépendance de l’Esprit. »



[1] Ricoeur, Le volontaire et l’involontaire, Éditions Montaigne, 1963, p.16
[2] Ricoeur, idem, p. 15
[3] Paul Ricœur dans Le volontaire et l’involontaire. Il va falloir expliquer de quoi il en retourne

Friday, April 13, 2012

Étude sur le péché (1/2)



À mon ami Marc, à qui j’espère ce post donnera un peu de fil à retordre !

Le péché est une notion qui défi l’intelligence. Si nous essayons de le conceptualiser, nous rencontrons le problème du néant. Si nous essayons de le comprendre, nous nous frottons au problème du mal, qui est largement perçu comme inexplicable. Si nous essayons de le verbaliser, nous ne pouvons le faire que de façon symbolique. Si nous le confessons comme expérience personnelle, il devient quasi-intolérable, à moins de trouver la solution qu’il requiert: l’expiation d’un innocent à notre place; la rédemption en Jésus-Christ.

Quelques problèmes intéressants
Plusieurs questions seront abordées dans ce blog. Et pas les plus faciles ! Peut-on résoudre l’énigme de l’entrer du péché dans le monde ? Quand est-il apparu dans l’histoire de l’humanité ?! Est-ce simultanément en plusieurs endroits ?! Cette question a un corollaire : où et quand est apparu le premier acte de liberté humaine, le premier acte de conscience, qui a permit au péché d’exister ?! Et ce n’est qu’un début ! Nous allons ensuite se questionner sur le rapport entre le péché et le cosmos, les animaux, l’héritage biologique et culturel de l’homme.

Le vocabulaire biblique comme tremplin
Mais avant de s’avancer sur le plan historique, biologique et ses spéculations (peut-être) insolubles, il faudra se demander « qu’est-ce que le péché ? » et tenter d’en donner une définition qui dépasse les considérations linguistiques du vocabulaire biblique sur le péché. Nous connaissons déjà les mots de racine hébraïque « ht », comme « chatta » traduit en grec « hamartia », signifiant « rater la cible, manquer le but »; le mot hébreux « awon » signifiant « voie tortueuse, voie courbe »; le mot hébreux « pesa » signifiant « révolte, rébellion, transgression ».

Dans le Nouveau Testament, Paul emploie les mots « parakoè » et « paraptôma » pour décrire la faute d’Adam en Rom 5.17-19. Le premier terme signifie littéralement « écouter à côté » et pourrait signifier aussi « faire la sourde oreille ». Le second terme signifie littéralement « tomber à côté » et pourrait signifier aussi « un faux pas », un manquement de droiture. 

Pourquoi dépasser les considérations linguistiques ? Car les exégètes ont depuis longtemps noté le fait que la Bible hébraïque n’a pas de mots abstraits pour décrire le péché, mais qu’elle emploie des images concrètes[1]. De plus, la traduction en grec de l’ancien testament a amorcé ce mouvement de conceptualisation et de rationalisation que nous continuons ici. À partir du vocabulaire biblique, mais dans un effort théologique, nous oserons proposer une définition du péché qui sera, je l’espère, une clé pour aborder les questions ardues sur le péché.

Il nous faudra une définition du péché capable de nous aider à adresser, comme le je mentionnais, les gros problèmes qui sont couramment abordés sur le blog Création-Évolution, et qui touchent au rapport entre le péché et le cosmos, les animaux et la constitution même de l’être humain. Cosmos : Est-il pensable de croire qu’il y avait, depuis le début du monde, du péché dans la structure même de l’univers ? (Teilhard de Chardin) Est-on en droit de penser que la nature, par la loi de l’évolution sélective qui accepte la souffrance comme processus, contient du péché ? Animaux : Le péché se retrouve-t-il chez les animaux, comme par exemple, dans le comportement sexuel débridé de certains singes comme les bonobos ? Homme : Le péché est-il un héritage de notre passé évolutif ? Naissons-nous dans le péché ? Comment Jésus a-t-il pu ne pas pécher, lui qui fut 100% humain comme nous, et contraint aux mêmes nécessités biologiques et culturelles?

Je peux l’annoncer déjà, notre définition du péché ne se limitera pas à la définition classique du péché comme «  transgression de la loi (naturelle, morale, religieuse) », car celle-ci se montre (à mon avis) insuffisante pour aborder les questions précédentes, et ce, essentiellement pour deux raisons : nous verrons que limiter le péché à son rapport avec la loi ne rend pas justice à la notion biblique d’alliance dans laquelle la loi s’inclue. Et cette définition classique ne rend pas assez compte du cœur du problème du péché comme lien brisé avec Dieu, devant Dieu, dans une perspective relationnelle du salut. Nous définirons le péché comme « acte de liberté devant Dieu en direction de l’autonomie ».

L’expérience du péché

Au premier degré, le péché est « expérience vive » ; il est ressenti intensément comme manque, faute, etc. Celui qui est conscient du péché se sent « sale », « souillé », « laid ». Le péché conduit à un sentiment plus ou moins vague de culpabilité, de honte, d’indignité, d’indignité.

Puis, à un second degré, lorsqu’il est exprimé, le péché « s’exprime par des symboles » qui nomme cette « chose » qu’est le péché. Le symbole signifie toujours « quelque chose devant Dieu » : on parle alors du poids ou du fardeau de notre faute, de l’écart de conduite, d’être dans le champ, d’avoir fait une connerie, etc. Ces expressions symboliques sont des signes d’un vécu « devant Dieu ». Ils sont les miroirs du rapport « à soi-même » et « à Dieu ».

Je mentionne cela pour clarifier une « vérité paradoxale», importante pour le BBB : si le péché est « quelque chose », il n’est pas une « chose ». Il n’a pas d’essence; il n’a pas de nature propre; il n’est pas une quasi-nature dans la volonté ou une « tare héréditaire » (Augustin), n’est pas non plus quelque chose qui « perverti », « imbibe » la nature humaine dès sa naissance (Blocher). Il n’est pas un vice caché de notre nature, un défaut de fabrication; ni un résidu de l’évolution maintenant dépassé; ni nos pulsions inconscientes, ni des habitudes archaïques de notre passé évolutif, ni des comportements « égoïstes » issus du processus évolutifs.

Toutes ces conceptions tentent de « chosifier » le péché dans la nature. Or s’il n’est pas une « chose », il n’a pas d’essence, n’essayons pas de trouver un coupable naturel. Mais le péché « acte de liberté » et fait partie de notre existence, et à ce titre, il est réel.

Origine de la chosification du péché chez les Grecs
Cette mauvaise manie de vouloir comprendre l’essence du péché – au lieu de comprendre son existence – nous vient de la philosophie grecque et de ceux qui s’en inspirèrent un peu trop. La pensée hébraïque saura nous en soulager. L’effort rationnel de conceptualiser les choses part de la philosophie de l’Être. Il nous faudra faire un détour par la philosophie grecque encore une fois…

Pour un certain idéalisme grec, ou un réalisme des idées (Platon), l’Être vrai et éternel se trouve dans le monde des idées, ou, variante chez les stoïciens, dans le logos. L’âme éternelle était en contact avec ces vérités, ou, pour les Stoïciens, doit s’harmoniser avec. Lors de la chute des âmes dans le corps (théorie grecque sur la naissance), l’âme est devenue amnésique.

Pour Socrate par exemple, le mal est avant tout ignorance. Le problème de l’homme est de ne pas « se souvenir » des vérités innées qui sont « en lui » (puisque son âme préexiste et est immortel). S’il ne les cherche pas, il tend alors vers l’opposé de l’être, le néant. Le péché est donc conçu comme le non-être. L’âme qui ne retourne pas à l’essence originel du bien, ou qui ne se conforme pas au logos, ou intelligence du cosmos (stoïcien), est celle qui pèche.

Je mentionne ceci pour illustrer quelque chose d’important. Pour l’esprit grec, le péché pourrait se définir comme l’absence ou la transgression d’une valeur, d’une idée transcendante ou d’une règle abstraite qualifiée de bonne et de divine. Le péché, en ce sens, est vu comme l’inadéquation de l’âme avec la valeur bonne préexistante et intelligible. Et tout ce qui n’est pas l’essence vrai devient alors « mauvais » ; ainsi en est-il du corps et du monde. Se laisser aller aux passions du corps est mauvais car c’est aller dans le sens de l’éphémère, du non-être. Mais il en sera très différemment pour les hébreux.  

La compréhension du péché chez les hébreux
Pour les hébreux, le péché fait partie de l’existence humaine « devant Dieu ». Il est acte de liberté « devant Dieu » et non par rapport à une idée abstraite et éternelle qu’on pourrait nommer loi. Il est avant tout expérience de la « conscience religieuse », et, sous cet angle, il se vit par rapport à un être personnel. Le péché apparaît dès lors qu’il y a conscience d’un lien avec l’être transcendant. Avant d’être un problème éthique, il est un problème métaphysique. Avant d’être un problème moral, il est un problème religieux. Avant d’être une quête rationnelle, il est une quête relationnelle. Le fondement biblique qui illustre ceci est l’alliance, bérit.

L’alliance
Le péché existe parce qu’il y a toujours un rapport préalable avec Dieu[2]. Dieu créé. Dieu délivre. Dieu se révèle. Dieu fait alliance. Le péché vient de ce qu’il y a déjà un lien, l’existence d’une proximité, d’une délivrance, d’un amour. Et le péché vient du bris injustifiable dans le pacte, le dialogue ou la relation qui unit l’homme à Dieu. Il est acte de liberté devant Dieu « en direction de l’autonomie ».

L’alliance n’est pas seulement un code de loi, des commandements moraux qui renverraient soit à des idées transcendantes (modèle grec, rationaliste) ou à un Dieu juge séparé du monde (modèle musulman, théiste). Il renvoie à un échange, à un rapport « vocation et invocation » (Ricoeur, SM, p.55) à une communauté appelée, délivrée, instruite. Nous verrons des exemples.

Le péché ne peut pas se limiter à l’offense d’une loi abstraite. Car avant la loi, Dieu était « déjà là » impliqué en action. Le péché existe parce que Dieu est déjà intervenu auprès d’un être libre. Il devient alors et surtout « rupture de relation, un pacte rompu, un dialogue brisé ». Nous allons approfondir cela par l’exemple du récit d’Adam, puis par 2 prophètes qui dénonceront tour à tour « le » péché comme injustice et adultère. Ceci nous montrera qu’au-delà de l’énumération des offenses à la loi (à la manière des pharisiens), les prophètes dénoncent le cœur du péché, c’est-à-dire une relation brisée avec Dieu.

Genèse : la rupture
Le cœur du problème humain est brillamment raconté dans le mythe adamique où Dieu créé, entre en relation avec Adam et le place au milieu d’un jardin, dans lequel se trouve l’arbre de vie (symbole d’alliance, de sagesse) et l’arbre du choix (symbole de liberté et d’autonomie). Le drame du péché des origines ne situe pas l’offense uniquement dans « l’acte » de désobéissance à une loi abstraite, mais dans le choix (libre) de l’autonomie, du devenir « comme Dieu », c’est-à-dire « à côté de lui », en cherchant ailleurs qu’en Dieu son épanouissement.

Amos : l’injustice
Les prophètes, eux, dévoilent dans leurs prophéties respectives, l’indignation de Dieu, et ses menaces de destruction devant l’injustice de son peuple…
6 Cherchez l’Éternel, et vous vivrez!
Craignez qu’il ne saisisse comme un feu la maison de Joseph,
Et que ce feu ne la dévore, sans personne à Béthel pour l’éteindre,
7 O vous qui changez le droit en absinthe,
Et qui foulez à terre la justice!
8 Il a créé les Pléiades et l’Orion,
Il change les ténèbres en aurore,
Il obscurcit le jour pour en faire la nuit,
Il appelle les eaux de la mer,
Et les répand à la surface de la terre;
L’Éternel est son nom. (Amos 5.6-7)
22 Quand vous me présentez des holocaustes et des offrandes,
Je n’y prends aucun plaisir;
Et les veaux engraissés que vous sacrifiez en actions de grâces,
Je ne les regarde pas.
23 Éloigne de moi le bruit de tes cantiques;
Je n’écoute pas le son de tes luths.
24 Mais que la droiture soit comme un courant d’eau,
Et la justice comme un torrent qui jamais ne tarit.
25 M’avez-vous fait des sacrifices et des offrandes
Pendant les quarante années du désert, maison d’Israël?…
26 Emportez donc la tente de votre roi,
Le piédestal de vos idoles,
L’étoile de votre dieu
Que vous vous êtes fabriqué!
27 Et je vous emmènerai captifs au-delà de Damas[b],
Dit l’Éternel, dont le nom est le Dieu des armées. (Amos 5.22-27)

L’offense à Dieu, on le voit ici, se trouve dans l’injustice des chefs « qui change le droit en absinthe », dans les manquements des dirigeants envers les petits. C’est avant tout parce que les dirigeants ont trahit « l’esprit de la loi » qu’est la justice, que Dieu annonce la destruction; son peuple aurait dû agir comme il avait agit envers eux. Leur attitude trahissait ce pourquoi Dieu a créé les humains et élu son peuple. Le péché devient refus de répondre adéquatement à ce que Dieu a déjà fait. Le péché dépasse l’offense aux lois rituelles, politiques, etc. il est une attitude fondamentale de l’homme en direction de l’autonomie.

Osée : l’adultère
2 La première fois que l’Eternel adressa la parole à Osée, l’Eternel dit à Osée: Va, prends une femme prostituée et des enfants de prostitution; car le pays se prostitue, il abandonne l’Eternel! (Osée 1.2)
Osée dénonce le péché sous la métaphore du lien conjugal rompu par l’adultère. Dieu y est dépeint comme un tendre mari qui est devenu jaloux à cause de l’adultère de son peuple qui va vers les idoles. Le prophète mime dans sa vie personnelle cet adultère en épousant une prostituée. Dieu va maintenant répudier son épouse. Son adultère, métaphore du péché, lui est devenu intolérable.
4 Plaidez, plaidez contre votre mère, car elle n’est point ma femme, et je ne suis point son mari! Qu’elle ôte de sa face ses prostitutions, et de son sein ses adultères! 5 Sinon, je la dépouille à nu, je la mets comme au jour de sa naissance, je la rends semblable à un désert, à une terre aride, et je la fais mourir de soif; 6 et je n’aurai pas pitié de ses enfants, car ce sont des enfants de prostitution. 7 Leur mère s’est prostituée, celle qui les a conçus s’est déshonorée, car elle a dit: J’irai vers mes amants, qui me donnent mon pain et mon eau, ma laine et mon lin, mon huile et ma boisson. (Osée 2.4-7)

L’horreur du péché se laisse découvrir par le contraste entre l’immense amour de Dieu comme tendre mari, et la réponse adultère des dirigeants qui délaisse Dieu et les « petits » au profit de leurs propres intérêts.

Ainsi, le mythe adamique, tout comme l’annonce prophétique du péché, n’est pas une prédication morale, ou moralisante. Ce n’est pas une recension des fautes en disant : vous avez transgressé tel ou tel loi, efforcez-vous de devenir meilleur ! Ce pôle est important, mais ne révèle pas encore le cœur du problème. « La découverte biblique du péché ne réside pas dans la mesure des fautes par un code » (Symbolique du mal, p.59). La découverte biblique du péché c’est que le péché est en lien avec Dieu, et les humains qu’il crée. Et que c’est à cause de ce qu’il a fait antérieurement (la création, l’appel, la délivrance) que le péché est un bris des attentes et des exigences de Dieu, basées sur ce qu’il a fait, ses actes de salut, à commencer par la création.

Une réalité universelle
C’est pourquoi la réalité du péché est universelle, elle « désigne la situation réelle de l’homme devant Dieu, qu’il le sache ou l’ignore » (SM, p.15). Car bien qu’ignorée par quelqu’un, nous croyons que Dieu est « déjà toujours à l’œuvre » dans la vie des individus. Il est déjà toujours présent et actif pour amener à lui. En ce sens, nul n’est déresponsabilisé de ses choix. Tous sont fait pour la vie.

Dieu est le « déjà là » et le « toujours là ». Et donc que si l’être libre refuse ce « devant Dieu », il choisit, fondamentalement, l’autonomie et la mort. Tout dans la création, les lois naturelles, morales, l’ordre, les catastrophes, etc. sont au service de ce but : conduire l’individu et la communauté à découvrir Dieu et à s’épanouir dans la révélation parfaite en Jésus-Christ.

Le péché et le cosmos
Benoît Hébert rapporte dans son blog la citation suivante de Teilhard de Chardin : « Il y a partout dans le Monde un Péché Originel, il ne peut y être que partout et depuis toujours, depuis la première formée jusqu’à la plus lointaine  des nébuleuses. Voilà ce dont nous avertit la science. Et voilà ce que, par une pure coïncidence bien rassurante, viennent tout juste de confirmer, si nous les poussons jusqu’au bout, les exigences les plus orthodoxes de la Christologie. » (Comment je crois, Seuil, p. 222) »

Il me semble que Teilhard voit dans les exigences les plus orthodoxes de la Christologie la doctrine de la récapitulation de « ce qui est sur la terre et dans les cieux » (Colossiens 1.20). Christ sauve l’homme, ainsi que le monde, du pouvoir de la vanité (Rom 8). Il a peut-être raison sur ce que je vais avancer ici. Mais il ne me semble pas que Christ meurt autrement que pour les élus, pour les humains. Mais il redresse toute chose. Car pour lui, la nature est un vis-à-vis, un sujet vivant.

Les lois de l’univers ne peuvent pas être affecté dans leur essence par le péché. La nature ne sera jamais imbibée de mal. Teilhard de Chardin voit du péché là où il n'y en a pas. Car depuis la création du monde, si je fais abstraction des anges, je ne vois nulle trace de mal ou de pécher dans la création, du simple fait que la création ne commet jamais « d’acte de liberté » (nous ne sommes pas dans Avatar!). Elle obéit, comme Benoît l’explique ici, à une « économie formationnelle ». Autrement dit, pour pécher, il faut minimalement exister « devant Dieu », et exister comme « être libre ».

Le péché et les animaux
Les animaux pèchent-ils ? Je crois que le dilemme vient de la compréhension du « péché » comme « désobéissance » à une loi morale, naturelle ou divine. Le péché est plutôt « un acte de liberté, devant Dieu, en direction de l’autonomie ». et si c’est le cas, nul animal ne peut réellement pécher, même les pires comportements de cruauté.

Par exemple, les bonobos (voir ici Création-Évolution) ne pèchent pas; non seulement parce qu’ils sont créé parfaits (par Dieu et la nature en même temps, paradoxe!) Ge 1.31 disant « cela était très bon »!.  Mais tout simplement parce qu'ils n’existent pas « devant Dieu », comme être libre pouvant choisir de s’écarter de leur nature. Il se peut qu’ils aient une certaine capacité d’écart, mais tous les critères du péché ne sont pas remplis anyway. Les bonobos ne brisent aucune loi si la nature est, par définition, « ce qui ne brise aucune loi », ou ce qui ne déroge jamais à sa propre loi ».

À suivre, j’attends vos commentaires pour le prochain post
Bruno


[1] Ricoeur, Symbolique du mal, p. 73
[2] La subtilité sera de définir ce rapport pour les non-croyants

Tuesday, April 10, 2012

La quête de vérité



À mon ami Nathan, avec qui j’ai discuté ce soir, et après quoi j’ai écris ce post

Un dilemme
Il y a-t-il encore une prétention à la vérité ? La science à fait de l’homme un « objet » d’étude, le soupçonnant d’être déterminé par son histoire, ses gênes et son inconscient. La philosophie même à réussi à tuer le « sujet » qu’est l’homme; avec Nietzche, l’homme a perdu sa prétention à exalter toutes valeurs transcendantes, et n’est plus que condamné à assumer courageusement la non-vérité de l’existence. En théologie, les confessions de foi et les systèmes théologiques croisent le fer depuis des millénaires. Chaque système, voire chaque chrétien, semble comme plus ou moins aveugle des présupposés qui le porte à comprendre « sa vérité ». 

Il semble que ni la science, ni la philosophie, ni la théologie n’apporte en ce moment de vérité à l’homme d’aujourd’hui. Comment sortir de l'impasse. Suggérons quelque chose.

Bref parcours historique
Avec Aristote et les philosophies des lumières, la vérité fut comprise essentiellement comme l’adéquation entre le réel et la raison. La vérité était essentiellement rationnelle. Puis vint le romantisme, qui comprit la vérité comme expérience de vie, une manière de sentir la vérité par les sens. Avec les post-modernes, la vérité devient complexe, existentielle, narrative, échappant à un sujet toujours accablé de subjectivité, qui ne peut expliquer le monde « plat » des choses que par une archéologie du savoir sans fin. Comment articuler une définition de la vérité que puisse intégrer les différents champs du savoir qu’est la science, la philosophie et la théologie ? 

Plan
Nous proposerons dans ce blog une conception de la vérité, non pas celle avec un grand V qui dépasse l'entendement, mais la vérité "dans ce monde", qu'il nous est permis de chercher à comprendre humblement, avec les moyen dont nous disposons. Après l’avoir défini succinctement et directement, nous en expliquerons son origine et la prospective qu'elle engendre, c’est-à-dire les possibilités qu’elle ouvrira pour la compréhension des prochains sujets à l’étude de ce blog : le péché, la liberté et l’âme. Cette définition sera aussi un guide et une méthodologie dans l’explication et la compréhension des thèmes poursuivis.

Notre définition
La vérité est la quête qui trouve son apaisement – ou sa clarté –  dans le paradoxe. Elle est d’abord une « quête » avant d’être une réponse. Cette quête « trouve », elle ne reste pas dans l’obscurité. Ce qu’elle trouve, c’est « l’apaisement ou la clarté », au cœur même du « paradoxe », c'est-à-dire au milieu de ce qui apparaît comme contradictoire. Bibliquement, je m’inspire de la phrase de Jésus : « Je suis le chemin, la vie et la vérité ». La vérité est chemin, c’est-à-dire « quête ». Celle-ci « trouve » la vie qui est aussi le « repos, lumière ». Une vie qui est, ô « paradoxe » suprême, une personne, Jésus-Christ. Toute vérité, nous le verrons des millions de fois, est à trouver dans les lieux vivifiants du paradoxe, comme ceux de l'humanité et de la divinité, de la transcendance et de l'immanence, de la nature et de la liberté, de la responsabilité et de la souveraineté. Pour l'instant, voyons comment notre méthodologie devra apprendre à naviguer en gardant dans son radar les 3 champs de connaissance que sont la science, la philosophie et la théologie.

Origine de la définition
L’inspiration de cette définition m’est venue après avoir lu l’introduction de l’entreprise colossale de la philosophie de la volonté de Paul Ricoeur. Dans le livre « Le volontaire et l’involontaire », j’ai cru entrevoir le « cœur », à mon sens éclairant, de toute l’entreprise ricoeurienne, que je vais illustrer très succinctement ici. Dans les ouvrages commentant Ricoeur, je n’ai pas encore vu que l’on a souligné sa méthodologie que je qualifierais « d’holistique, globalisante ». J,explique cela par le fait que rare sont ceux qui accepte, comme scientifique, la théologie, ou la philosophie. Ou que philosophant, accepte les inspirations des sciences et de la Révélation divine. Cette quête de vérité, en dialectique entre les 3 principaux champs du savoir, me semble une avenue intéressante pour la réflexion.

Le volontaire et l’involontaire
Le but de l’entreprise d’une « Philosophie de la volonté » est de fonder une anthropologie, mais à l’intérieur de trois cadres pouvant se superposer : celui de la raison philosophique, celui de la psychologie empirique (cognitive et analytique) et finalement, celui de l’exégèse des symboles bibliques du mal. Pour résumer un peu naïvement son entreprise, Ricoeur travail dans le cadre d’une dialectique ininterrompu entre les sciences positives, la philosophie (du sujet et de l’existence), et la théologie (protestante); de ces failles tectoniques provoquées par la rencontre de 3 champs de connaissance, Ricoeur loge sa pensée, cherche la vérité sur l’homme. Il refuse tout dualisme, toute dichotomie entre les niveaux de vérité. Il nous apprend à aimer nos ennemis, à concilier des ennemis jurés de la connaissance.

Science
D’abord il intègre et accepte une science qui objectivise l’homme. Cela est étonnant pour un grand défenseur de l’homme comme « sujet », comme être libre. Pour l’instant, disons que Ricoeur se positionne intellectuellement à l’intérieur des théories scientifiques reconnues. Il accepte que cette science, dite « positive », porte sur l’homme le regard scrutateur et soupçonneux d’un objet étrange, qu’elle décortique tout ce qu’il dit – ou crée – en fait objectivable et explicable. « le corps est mieux connu comme objet empirique élaboré par les sciences expérimentales. Il y a une biologie, doté d’objectivité, qui semble être la seule objectivité pensable, à savoir l’objectivité des faits dans la nature liés par des lois de type inductif » (p. 12). Ailleurs il dira : « on ne peut feindre d’ignorer que l’involontaire est souvent mieux connu empiriquement, sous sa forme pourtant dégradée d’événement naturel » (p.15). Il reconnaît par contre très bien les risques de « faire basculer du côté des sciences de la nature toute psychologie » (p.12). Il veut aller plus loin que la vision du corps-objet.

La philosophie
C’est pour cela que, comme je le disais, Ricoeur défend bec et ongle une philosophie du sujet, « l’homme comme liberté incarné ». L’homme, chez Ricoeur, est bien plus qu’un objet, mais il est sujet "capable", responsable, etc. et cela « exige que je participe activement à mon incarnation comme mystère » (p.18). Mais, paradoxalement, ce sujet n’est jamais pour Ricoeur, à l’instar de Descartes, un sujet transcendantal, un volontaire pur, qui expulse le « corps dans le royaume des choses » (p.17). Le cogito de Ricoeur n’est jamais en situation d’auto-position, il n’existe pas par lui-même. Son cogito ne s’oppose pas au corps, puisque le volontaire est en relation de réciprocité avec l’involontaire, la nécessité. C’est pourquoi le cogito de Ricoeur est « brisé » (d'où l'importance de l'herméneutique des textes, de soi, etc.) Sa méthode sera donc « très accueillante à l’égard de la psychologie scientifique » (p.16). Cette constatation que l’intellect n’est plus d’un ordre supérieur, mais intrinsèquement lié au corps, conduira Ricoeur à suivre Gabriel Marcel dans sa « conversion de l’objectivité à l’existence » (p.18).

Ni objet pur, ni sujet pur. N’est-ce pas le paradoxe de la nature et de la liberté, à laquelle toute pensée doit éviter le naufrage, en navigant ces contradictions de la raison humaine ? « Une ontologie paradoxale n’est possible que secrètement réconciliée. La jointure de l’être est aperçue dans une intuition aveuglée qui se réfléchit en paradoxes; elle n’est jamais ce que je regarde, mais cela à partir de quoi s’articule les grands contrastes de la liberté et de la nature. » (p.22)

La théologie
Finalement, dernier pôle superposé aux deux autres est le pôle théologique. Il admet ceci : « si la théologie ouvre les yeux à une zone obscure de la réalité humaine, nul à priori de méthode ne pourra faire que le philosophe n’ait eu les yeux ouverts et ne lise désormais l’homme, son histoire et sa civilisation, sous le signe de la chute » (p.28). Le pôle de la Révélation est toujours demeuré incontournable pour ce philosophe, même si, honnêtement, il a farouchement voulu garder les deux pôles (le philosophique et le théologique) distinct. Après avoir fait « abstraction » de la faute dans le premier tome de sa Philosophie de la volonté, il étudiera dans « la symbolique du mal » (tome II) l’humanité souffrante, expérimentant le mal. Il admettra que « cette cohabitation paradoxale de la liberté et de la faute pose les plus difficiles problèmes » (p.29).

Notre méthodologie, conclusion
Nous pensons ainsi la vérité comme quête qui trouve son apaisement (théologique) et sa clarté (scientifique) dans le paradoxe, une vérité qui chemine au cœur des paradoxes, se pacifie avec elles, évitant surtout d’opposer les niveaux de connaissances, évitant tout dualisme corps-esprit, liberté-nature, liberté-souveraineté, liberté-esclavage. Cela semblera conduire à une limite, barrant la route à une ontologie fondamentale de l’homme. Le dualisme vaincu ne semble pas ouvrir le passage vers une anthropologie totalement unifiée selon Ricoeur. L’homme reste mû par le volontaire et l’involontaire, sans qu’aucune des puissances puissent vaincre l’autre ou se passer de son opposé.

Dans les prochains post sur les notions de péché, de liberté et d’âme, nous éviterons donc les écueils du dualisme, ou d’une connaissance en silo. Je m’intéresserai à ces sujets qu’en ne brisant pas le dialogue et les relations entre les champs de connaissance (à laquelle il faudra ajouter éventuellement la poétique des arts, qui pour l’instant s’intègre dans la philosophie du sujet).

Je sais déjà que je trouverai ma paix au sein des contradictions, par une dialectique en dialogue avec des vérités paradoxales (intellectuellement), en route dans une quête de vérité qui gardera en tension ces trois pôles : de la science, de la philosophie (celle du sujet et de l’existence) et de la théologie (d’inspiration chrétienne, protestante, évangélique et anabaptiste).

Armé de cette définition de la vérité, et de cette méthodologie, ma prière est que nous ayons du plaisir à réfléchir ensemble !   


Les références sont tirés de: Paul Ricoeur (1963), Le volontaire et l'involontaire, Aubier Éditions Montaigne, 464 pages.


Pour les chrétiens qui s'intéressent aux théories scientifiques de la création divine, voir l'excellent blog de Benoît Hébert

Thursday, March 15, 2012

Le salut des petits enfants



« Mais les principaux sacrificateurs et les scribes furent indignés, à la vue des choses merveilleuses que Jésus avait faites, et des enfants qui criaient dans le temple : Hosanna au Fils de David ! Ils lui dirent : Entends–tu ce qu’ils disent ? Oui, leur répondit Jésus. N’avez–vous jamais lu ces paroles : Tu as tiré des louanges de la bouche des enfants et de ceux qui sont à la mamelle ? » (Mat 21.16)

Résumé
Cet article est un petit essaie sur le lien que Dieu entretient avec les petits enfants. Cette réflexion a pu s’élaborer par la compréhension du rapport qui existe entre les vérités révélées en Ge 1-3 et la condition humaine actuelle. Cet article poursuivra dans cette direction et élargira les applications des vérités existentielles aux enfants. Spécialement en ce qui regarde le développement de leur foi, dans une perspective dynamique, que nous a inspiré Irénée de Lyon. L’article montrera ensuite le parallélisme scripturaire entre l’arbre de vie, la sagesse et Christ. Ce dernier étant devenu pour nous l’arbre de vie, nous verrons comment l’évangile relie Jésus-Christ aux enfants. Ainsi, de l’arbre de vie à Christ, et de Christ aux enfants, nous établirons la thèse de cet essai qui est de proposer que les enfants peuvent avoir part à l’arbre de vie. Dans la dernière partie, nous complèterons l’étude en montrant comment se forme l’image de Dieu chez les touts petits, à partir des théories sur le développement humain (James Fowler, object relations théorie). Nous verrons le rôle essentiel joué par les parents (ou figures parentales) dans le lien qui relie les enfants à Christ. Comme image de Dieu, les parents auront une fonction médiatrice et symbolique pour « passer » la révélation de Christ aux bébés et aux petits enfants. Nous terminerons par quelques considérations d’ordre pratique pour la pastorale des enfants

Plan
La partie 1 examinera comment les mêmes vérités existentielles tirées des récits narratifs en Ge 1-3 peuvent s’appliquer au vécu des enfants. Nous montrerons une équivalence, au niveau existentielle, entre l’Adam scripturaire et les enfants.

La partie 2 étoffera la démonstration centrale de cet essai à partir des textes bibliques: Si l’arbre de vie et Christ joue le même rôle, au niveau symbolique, pour donner la vie et la sagesse; et si « l’Adam » et « l’enfant » expérimente un développement similaire au niveau existentiel, alors l’arbre de vie est accessible aux enfants.

La partie 3 montrera la pertinence de l’apport des sciences humaines dans la compréhension d’une anthropologie dynamique. Elle nous aidera à voir le rôle clé des figures parentales dans la formation de l’image de Dieu chez les petits enfants. Et surtout, de montrer que les touts petits croient !

La partie 4 discutera de quelques implications pour la pastorale des enfants

Bonne lecture !!


Partie 1 : Adam et l’enfance

Quelques questions préliminaires
Étant le père de 3 filles de moins de 8 ans, je me suis souvent demandé : « Quel est le statut de mes enfants devant Dieu ? Vivent-ils, dès leur naissance, en rupture forcée, coupable d’être né « en Adam » ? Sont-ils quitte de toute culpabilité jusqu’à ce qu’ils fassent leur premier péché volontaire ?! Quand cela se passera-t-il ?!

Pour ceux et celles qui fréquentent comme moi les églises de professants, et qui ne pratique pas le pédo baptême, ces questions comportent leur part de mystère, et avouons-le, d’angoisse. À quel stade du développement de l’enfant celui-ci pourra-t-il croire et être sauvé ? Et qu’arrive-t-il s’il meurt avant d’avoir atteint ce stade ? Qu’arrive-t-il dans cet entre-deux ?

L’entre-deux existentiel
C’est à cet « entre-deux existentiel », entre la naissance et la conversion, que j’aimerais porter mon attention dans cet article. Et tenter de découvrir le lien qu’entretient Christ avec les enfants. Ceux qui me lisent savent déjà que je ne ferai aucune spéculation sur la nature ou l’essence de l’enfant à sa naissance. Au risque de choquer certain de mes lecteurs, j’admets avoir fait le choix, ici, de Pélage sur Augustin concernant l’impossible transmission biologique du péché et une « culpabilité de nature ».

Toutefois, comme je suis conscient qu’en Adam il y a bel et bien un héritage universel – notamment que tous les hommes sont pécheurs – j’ai montré ici l’universalité du péché en Adam, mais pas au niveau de l’essence (une nature pécheresse), mais au niveau existentiel (tous les hommes ont une existence pécheresse similaire à celle de la figure adamique). Que le lecteur veuille bien, s’il l’ose, m’accompagner sur cette route non-augustinienne!

L’interprétation existentielle des récits de création – car oui, les récits de création donne le sens de la création et de la condition humaine – me permet maintenant d’établir un parallèle entre Ge 2-3 et le développement humain. Et, d’élaborer une anthropologie à partir de ce que les premiers chapitres révèlent sur la condition humaine, en complémentarité avec les recherches scientifiques et la rigueur philosophique d’un Paul Ricœur par exemple, parce qu’il n’y a pas de discontinuité fondamentale entre l’Adam et nous. Voirarticle ici.

L’Adam, c’est aussi l’enfant

L’Adam, c’est l’Homme, l’humain. Comme Daras le soulignait, il serait malheureux de réduire la figure symbolique d’Adam au seul individu ! À travers les vérités de Ge 1-3 sur l’humain, nous y retrouvons la situation existentielle des hommes et de la communauté d’Israël[1]. Mais cet essaie veut s’attarder à celle qui concerne l’homme-individu, et plus précisément celles des enfants (terme qui incluras les bébés).

Les théologiens ont identifiés, à partir de l’analyse littéraire des premiers récits bibliques, certaines caractéristiques suivantes concernant l’Adam, et qui révèlent des vérités sur l’existence de chaque être humain:
-      Il est créé en image de Dieu, formé de glaise, et animé du souffle divin
-      Il connait un état d’innocence, dans lequel il manifeste une confiance fondamentale, peut-être naïve, peut-être innée, mais vécue comme telle
-      Il expérimente la fragilité de l’existence : « Ils étaient nus… » sans que celle-ci soit mauvaise : « …et ils n’en avaient point honte » (Ge 2.25)
-      Il explore et apprend à découvrir sa vocation (nomme les animaux) selon la révélation qui lui fut donné, à l’intérieur des limites d’autorité qui lui fut imposé
-      Il expérimente la rupture avec Dieu (inévitable, avons-nous déjà dit, pour tous)
-      Il connait l’exil loin de la présence de Dieu (comme l’a vécu Israël, et comme nous le connaîtrons tous également, à un moment donné)

Dans la perspective où ces vérités s’appliquent au vécu humain, et notamment au développement de la foi humaine, les points ci-dessus caractériseront le développement de la foi de chaque être humain (et donc celui de l’enfant). L’enfant expérimentera assurément les 4 premières caractéristiques :

-      L’enfant est créé en image de Dieu. Il est créé ontologiquement similaire à Adam. Sinon comment Adam serait-il le « représentant d’espèce » de l’humanité ? Comment l’enfant pourrait-il être « en Adam », si sa nature est essentiellement différente de celle dont nous parle l’Écriture?[2]
-      L’enfant expérimente l’innocence. Sa confiance sera innée envers ses parents. Et s’il est « mal-aimé » il développera aussitôt une méfiance fondamentale (Érickson) dans toutes ses relations.
-      Dès son jeune âge, il explore et apprend les limites de son autorité. Nous ne croyons pas que l’état d’innocence d’Adam était sans faute. La perfection dans Ge 1-2, avons-nous souvent dit, est « ontologique », pas « morale ».
-      Il expérimente la fragilité intrinsèque à sa nature : son manque de compréhension, ses désirs incontrôlables, un certain égoïsme naturel qui se corrige avec l’éducation. Ce n’est pas dire que la nature humaine est mauvaise. C’est dire que l’enfant ne naît pas conditionné. Ses désirs, même égoïstes, jouent un rôle important dans son développement interne. Pour cela, l’environnement, comme un tuteur, lui permettra d’orienter sainement ses désirs.

Adam l’archétype de toute humanité?
J’arrête ici parce que je crois que le nourrisson ne vit pas encore le drame des deux dernières caractéristiques de l’existence d’Adam (Ge 3). Elles viendront sans tarder. Mais nous avons vu, je l’espère, le parallèle entre l’Adam et l’enfant. 1- Les deux sont créés. 2- Les deux reçoivent une révélation concernant leur rôle (multipliez et dominez) et de ses limites (au fruit de l’arbre… tu ne mangeras point). 3- Les deux connaîtront la rupture et l’exil, mais ils seront appelés de nouveau : « Adam, où es-tu ?

Pour conclure ce point.
L’idée d’associer Adam à un enfant appelé à la maturité n’est pas originale. Irénée de Lyon, et toute la théologie orientale, concevait ainsi Adam : parfait au sens ontologique, mais appelé à grandir dans une perfection morale. Nous y retrouvons déjà, et bien avant Augustin, un modèle « dynamique » de l’homme. Il s’oppose au modèle statique d’Augustin concevant un Adam créé instantanément parfait et pleinement mature, et ce au moyen d’une surnature donnée. La théologie orientale a totalement méconnu et rejetée cette notion de « surnature » ajoutée à sa nature humaine, qui, une fois perdue, aurait laissé l’homme comme aussi spirituellement vivant qu’un cadavre (note : c’est ainsi qu’on enseigne au Québec, chez les baptistes réformés, la doctrine calviniste de la dépravation totale).


Partie 2 : L’arbre de vie et l’enfance

L’arbre de vie

Nous allons maintenant amorcer la démonstration principale qui vise ultimement à montrer que l’enfant à accès à l’arbre de vie. Pour y arriver, j’ai d’abord dû poser un parallèle, au niveau existentiel, entre Adam (A) et l’enfant (E). Je résumerai cela par A = E (signifiant : A à une correspondance existentielle avec E)

Ensuite, j’établirai un parallèle scripturaire entre l’arbre de vie (B) et Christ (C). Je résumerai cela par B = C. Puis je montrerai que, comme l’arbre de vie était accessible à Adam, de même Christ se rend accessible aux enfants, alors l’arbre de vie est accessible aux enfants :

 Si donc A = E,
Et que A à part à B
Alors E à part à B
D’autant plus que
si E à part à C
et que C = B
alors E à part à B

Bon ok, c’est un peu bizarre, mais c’est pour synthétiser ma logique ! On pourra mieux me contredire ainsi !

Signification de l’arbre de vie
Nous savons que le récit de Ge 2 n’est pas un cours de botanique; l’arbre de vie représente la sagesse divine à laquelle Adam pouvait librement communier.

Proverbes 3.13 et18 : « Heureux l’homme qui a trouvé la sagesse, Et l’homme qui possède l’intelligence !... Elle est un arbre de vie pour ceux qui la saisissent, Et ceux qui la possèdent sont heureux. »

C’était le moyen pour lui de régner
Proverbes 8.12 et 15s : « Moi, la sagesse, j’ai pour demeure le discernement, Et je possède la science de la réflexion… Par moi les rois règnent, Et les princes ordonnent ce qui est juste ; Par moi gouvernent les chefs, Les grands, tous les juges de la terre. »

L’arbre de la connaissance représente, à l’opposé, la possibilité de s’affranchir et de devenir autonome pour décider par soi-même du bien et du mal. C’est ainsi que, dans le récit littéraire, les deux arbres au jardin permettent à la liberté d’Adam-l’humain de s’exercer. Ils permettent au drame d’opérer. Manger de l’arbre de la vie, c’est exprimer la confiance fondamentale dans la sagesse[3].

Lorsqu’ Adam s’incline à manger le fruit de l’arbre de la connaissance, la sagesse devient désormais hors de sa porté. De sage qu’il était ironiquement sans le savoir, l’homme s’est aliéné en lui-même, par rapport aux autres et devant Dieu. Cette sagesse perdue, les récits de Ge 2-3 suggèrent qu’il pourra retrouver, dans par l’alliance ou encore par la sagesse révélée. Après Jésus, l’Écriture suggère qu’aujourd’hui, Ô bénédiction ! l’arbre de vie, la sagesse divine, cette présence de Dieu, nous la retrouvons « en Christ », au moyen de la foi.

Christ est-il le nouvel arbre de vie ?

Dans la tradition chrétienne, le fruit de l’arbre de la vie a souvent été symbolisé par l’eucharistie, cœur de la liturgie.
Jean 6.35 : «  Jésus leur dit : Je suis le pain de vie. Celui qui vient à moi n’aura jamais faim, et celui qui croit en moi n’aura jamais soif. » et Jean 6.53 continu ainsi : « Jésus leur dit : En vérité, en vérité, je vous le dis, si vous ne mangez la chair du Fils de l’homme, et si vous ne buvez son sang, vous n’avez point la vie en vous–mêmes. »

En Proverbes 3.13 et18, nous avons identifié l’arbre de vie à la sagesse. C’est justement cette sagesse qu’incarne Jésus-Christ et c’est pourquoi il est l’arbre de vie. Une promesse messianique lie « Messie » et « sagesse » :
-      Ésaïe 11.1-2 : « Puis un rameau sortira du tronc d’Isaï, Et un rejeton naîtra de ses racines. L’Esprit de l’Eternel reposera sur lui : Esprit de sagesse et d’intelligence, Esprit de conseil et de force, Esprit de connaissance et de crainte de l’Eternel. »
-      Col 2.2 reprend le même parallélisme : « pour connaître le mystère de Dieu, savoir « Christ », mystère dans lequel sont cachés tous les trésors de la « sagesse » et de la science. »

De même que « l’arbre de vie » donnait sagesse et vie dans le récit Adamique, de même en est-il de Christ. Nous pouvons donc affirmer l’identité, au niveau de la symbolique biblique, de l’arbre de vie et Christ.

L’enfant peut-il avoir part au Christ?

Voyez brièvement ici les étonnants privilèges qu’accorde Jésus aux petits enfants dans les évangiles :
-      En Mat 11.25, Jésus prie ainsi son Père : « Je te loue, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que tu as caché ces choses aux sages et aux intelligents, et de ce que tu les as révélées aux enfants. »
-      En mat 18.3, Jésus s’y réfère comme modèle de foi : « si vous ne changez pas d’attitude et ne devenez pas comme de petits enfants, vous n’entrerez pas dans le royaume des cieux. »
-      En Mat 19.14, Jésus leur impose les mains et prie pour eux : « Laissez donc ces petits enfants, ne les empêchez pas de venir à moi, car le royaume des cieux appartient à ceux qui leur ressemblent. Puis il leur imposa les mains »
-      En Mat 21.16, il tire de leur bouche des louanges : « n’avez–vous donc jamais lu cette parole : De la bouche des tout petits et de celle des nourrissons, tu as su tirer ta louange. »

Cela suffit-il pour conclure que Jésus se fait proche des petits enfants, avant même que ceux-ci puissent formellement croire ? Allons plus loin, dans un autre mystère. Observez que Jésus « s’identifie » mystérieusement avec « petits » enfants :

Mat 18.4-6 : « C’est pourquoi, quiconque se rendra humble comme ce petit enfant sera le plus grand dans le royaume des cieux. Et quiconque reçoit en mon nom un petit enfant comme celui–ci, me reçoit moi–même. Mais, si quelqu’un scandalisait un de ces petits qui croient en moi, il vaudrait mieux pour lui qu’on suspende à son cou une meule de moulin, et qu’on le jette au fond de la mer. »

Il faudrait être fou pour ne pas considérer l’importance de cette identification que Jésus établi avec les enfants. Il vaudrait mieux pour cette personne d’être jeté au fond de la mer ! Car Jésus semble s’identifier intimement aux enfants (comme aux démunis d’ailleurs). Cette identification deviendra même une des bases objective du jugement final, car en faisant du mal à un « petit enfant », c’est Christ qu’on heurte. Le rapport à l’enfant est crucial, car Christ s’identifie à lui. Il se fait lui.

Nous constatons ce même principe en Matthieu 25.45. Le verdict du jugement eschatologique (fin des temps) sera fondé sur l’attitude des hommes envers les « petits » : «Je vous le dis en vérité, toutes les fois que vous n’avez pas fait ces choses à l’un de ces plus petits, c’est à moi que vous ne les avez pas faites. Et ceux–ci iront au châtiment éternel, mais les justes à la vie éternelle. »

La démonstration semble maintenant terminée. L’identité de l’archétype humain « Adam » avec chaque « individu » au niveau existentiel a été posé. Aussi, nous avons lié « l’arbre et vie » et « Christ » grâce aux fonctions symboliques semblables. Finalement comme les récits montre Adam prenant part à l’arbre de vie (sans pour autant qu’il ait reçu la vie éternelle), les enfants ont aussi part de façons mystérieuses à la vie de Christ (sans pour autant recevoir la vie éternelle). C’est pourquoi, je dois conclure que oui, « l’arbre de vie » est accessible aux enfants en Christ, avant même que ceux-ci puissent consciemment y adhérer; n’est-ce pas là le propre de la petite enfance ?

Mais de quelle manière le lien entre Christ et les enfants se fait-il si ceux-ci n’ont pas la rationalité nécessaire pour comprendre ? Prenez une petite pause pour méditer cela !


Partie 3 : Le développement naturel de la foi et l’enfance

Comment un petit enfant, qui n’a pas les facultés intellectuelles pour apprécier Christ et l’offre du salut, peut-il avoir part à l’arbre de vie, qui est Jésus-Christ ? Ne sont-ils même pas en mesure de rationaliser et de soupeser les implications d’un tel acte de foi salvateur ?

Pour expliquer cette idée, j'aurai recours aux théories du développement humain, et plus spécifiquement aux théories bien acceptées des stades du développement de la foi chez James Fowler[4]. Ainsi que, pour la formation de l’image de Dieu dans la petite enfance, les théories de Marie Rizzuto (The birth of the living God, 1979) basée notamment sur les théories du psychanalyste anglais Donald Winnicot, qui contredit Freud sur l’importance structurante de la formation d’une image de Dieu chez les jeunes enfants (Cf. Object relations theory). J’ai utilisé ces outils, lors de ma maîtrise en théologie pratique, pour comprendre l’impact des abus sexuels sur la foi des enfants.

Il semble y avoir un parallèle intéressant à faire entre la conception théologique d’Adam chez des théologiens orientaux, et chez Irénée de Lyon (pour l’Occident), et les sciences du développement cognitif : toutes deux proposent des perspectives dynamiques et évolutives de l’homme. Fowler a construit une théorie pour comprendre comment la foi se développe dans un individu. Il a étudié les séquences ou stades par laquelle la foi de tout individu traverse, peu importe sa religion ou son origine ethnique. Puisque l’on parle de « foi » des enfants, il est important de faire cette distinction :

La foi comme relation vs acceptation
La foi est traditionnellement conçue de deux manières par les théologiens :
1-   D’abord comme l’adhésion de l’intelligence aux vérités divines (aspect cognitif). La foi est conçue comme « croyance », comme « vérité », connaissance.
2-   Deuxièmement comme relation personnelle avec Dieu, élan vers les choses spirituelles (aspect relationnel). La foi comme « moyen », « orientation fondamentale » de quelqu’un, « confiance ».

En général, les chrétiens reconnaissent l’importance des deux aspects. La Bible aussi reconnaît la « confiance » nécessaire en Dieu, et l’adhésion à l’évangile de Jésus-Christ. Dans ses études, Fowler ne regarde pas à « ce qui est cru », à l’aspect plus objectif, mais il étudie le développement de la foi dans la façon dont elle se relie aux choses crues. Cela est intéressant parce que nous savons, depuis Piaget, que les stades de développement cognitif des enfants ne leur permettent pas de conceptualiser la foi comme le font les adolescents et les adultes. Et pourtant, ils croient !

La foi des enfants traverse plusieurs stades :
-      Primaire (0-2 ans) : c’est là que l’enfant acquiert la cruciale habileté à s’attacher sainement aux parents (ou figure parentale). Les mauvais traitements des parents à ce stade affecteront la capacité même des enfants à faire confiance et à se relier à autrui. Érickon a parlé de l’enjeu de la confiance de base versus la méfiance de base à cet âge.
-      Intuitive-projective (2 ans à période préscolaire) : À cet âge, le langage se développe. Ce qui fait sens pour l’enfant est basé sur les arrangements émotionnels et perceptifs de l’expérience. L’imagination n’est pas encore disciplinée par les opérations logiques. L’enfant répond aux histoires, aux symboles. Les images, comme les images de Dieu, qu’il forme en lui, sont basées sur ce qu’il vit, notamment à partir du matériau affectif/relationnel qu’il développe avec ses parents. Ce point est essentiel pour la suite de cet article.
-      Mythique-littérale (l’enfance à la préadolescence) : Dans cette période, l’enfant explore sa liberté, les limites de son autorité, ainsi que les limites de ses appétits à posséder tout ce qu’il veut. Il commence à faire des interprétations conscientes et réfléchies sur son expérience. L’image de Dieu n’est pas encore très différenciée des émotions internes des enfants. Dieu est souvent construit sur le modèle d’une figure parentale consistante, qui prend soin et qui est juste, nommément les parents.

Cela illustre l’importance, dès lors, pour le parent d’être le plus adéquatement « image de Dieu » pour l’enfant, s’il veut que celui-ci ait la possibilité de goûter, un tant soit peu, à l’arbre de vie.

Ce modèle, synergique, posera désormais l’importance de l’action révélante de Jésus ainsi que du rôle actif du parent dans cette révélation. Ce modèle synergique sera à la base, croyons-nous, d’une bonne ecclésiologie, équilibrée, comme nous le verrons dans un post à venir.

Comment un enfant goûte-t-il l'arbre de vie, avant celui de la connaissance?

Nous venons de voir que l’action révélante de Dieu dans la vie des nourrissons et des enfants « passe » par l’agir d’une figure significative (parentale ou autre); Jésus tire la louange des enfants « qui sont à la mamelle ». Le sein, et d’autant plus l’amour nourricier du parent, joue un rôle actif en permettant à l’amour de Dieu de se « passer » jusqu’à l’enfant. Car la foi, au sens relationnel, ne « tombe » pas du ciel sur quelqu'un sans une médiation. La foi, posée comme capacité intrinsèque à faire confiance et à se relier à quelque chose d’extérieur à soi-même, débute, dirions-nous, dans les bras des parents, au sein de la mère.

Je souligne, dans cette dernière partie, le rôle du parent comme image de Dieu. C’est notre identité, notre rôle et notre devenir. Nous supposons que l'enfant a la capacité de répondre positivement à l’amour et à la discipline bien appliquée. Et dans un tel contexte, nous supposons qu’il répondra naturellement à la révélation vécue, nous pourrions dire la révélation « incarnée » par le parent.  De même nous supposons qu’il répondra naturellement à la Parole communiquée, à l’enseignement sur Dieu s’il en a un exemple concret sous les yeux.

En contexte chrétien, l’enfant qui reçoit de bons cœurs l’amour des parents et la sagesse qu’ils incarnent et témoignent, celui-ci n’a-t-il pas accès à l’arbre de vie ? Le parent qui incarnent l’évangile de son mieux ne devient-il pas un arbre de vie?

Proverbes 11.30 : « Le fruit du juste est un arbre de vie, Et celui qui gagne des âmes est sage. »

Bien sûr, les enfants n'ont pas (ou peu) la capacité intellectuelle de contredire les parents, de se forger une moralité propre et rationnelle. Bien sûr, inévitablement, un jour cette foi (qui est dynamique) sera remise en question, et éventuellement "reconstruite". Bien sûr que la foi deviendra septique, vivra une séparation et un exil.  

Nous ne disons pas que manger l’arbre de vie dans l’enfance « donne » la vie éternelle. Nous disons qu’elle est la vraie vie qui se donne à l’enfant. Bien sûr aussi qu'en contexte non chrétien, ou en contexte où les parents chrétiens enseignent et vivent n'importe comment, l'enfant n’est que peu nourri à l'arbre de la vie. Peut-être ne le connaîtra-t-il même jamais ! L’ « habitus » mauvais deviendra peu à peu sa réalité ontologique.

Mais l'enfant, né et éduqué proprement en contexte chrétien, un contexte où règnent l'amour et une saine discipline, goûtera nécessairement l'arbre de vie. Il y sera initié. Or, cela ne détermine pas encore son essence. Celle-ci sera éventuellement déterminée par un choix. Non pas celui de céder ou pas à la tentation du fruit de l’arbre de la connaissance du bien et du mal, mais celui de demeurer, ou non, dans un exil loin de Dieu. Car cet exil, n’en déplaise à Augustin, n’est pas un fatalisme. La voix de Dieu retentit dès après la rupture. Dieu « descend » dans le jardin (dans nos vies) demandant : « Où es-tu ? ». Oui, cela marque le désir de réconciliation et la possibilité d’un retour qui est dans le cœur de Dieu pour tous les hommes.

Partie 4 : Application et conclusion

Quelle implication pour la pastorale des enfants ?
  1. La Bible accepte l’idée d’un développement naturel de la foi des enfants à partir du modèle littéraire d’Adam, archétype de chaque enfant (et de chaque homme). Irénée de Lyon (- 202 ap. J-C) par exemple
  2. Elle accepte aussi que Dieu, et donc Jésus, puisse se révéler à eux, en respectant leur stade cognitif qui est différent des adultes
  3. La façon dont Dieu, mystérieusement, s’identifie et se révèle aux tout-petits, ne fait pas abstraction de figures médiatrices et symboliques que sont les parents ou autre modèle parental.
  4. Les parents font ainsi partie d’un triangle avec Dieu révélant l’image de Dieu aux enfants, et leur communiquant l’arbre de vie, qu’est devenu Christ pour l’humanité.
  5. Nous ne voyons pas l’utilité d’un baptême d’enfant qui effacerait le péché originel. Mais nous reconnaissons l’utilité pastorale de toute présentation d’enfant à Dieu, qui illustre l’accueil favorable de l’enfant dans la communauté et l’engagement de la communauté et des parents à être pour l’enfant image de Dieu.
  6. Ce modèle de l’agir de Dieu dans la famille renforcit une saine ecclésiologie équilibrée entre l’agir divin et la responsabilité humaine
  7. L’arbre de vie accessible aux enfants ne confère pas, tout comme dans le récit adamique, une vie éternelle, mais plutôt une communion, signe de l’amour de Dieu, médiatisée par l’agir des figures parentales
  8. Les parents doivent penser leur rôle et leur appel d’être réellement – et de plus en plus – en image de Dieu. Car c’est vers eux premièrement que regarderont les enfants pour structurer leur image de Dieu (object relations theory)
  9. Que les parents soient fiers d’avoir part à la vie spirituelle de leurs enfants, car Dieu agit à travers eux
  10. Que les parents ne se découragent pas de voir leur progéniture explorer et rompre à un moment donné avec la sagesse inculquée. Il en sera ainsi pour tous les enfants. « En Adam » tous sont pécheurs. Mais la voix de Dieu a retentit aussitôt après : « Adam, où es-tu ? ». Dieu veut le salut de tous les enfants. Et il a payé, pour eux, le prix de la réconciliation à la croix.

Que Dieu vous bénisse avec vos enfants. Et que vos enfants soient bénis par Dieu au travers vous.

Bruno Synnott



[1] C’est ainsi qu’Israël, au temps de la déportation, a projeté dans une figure ancestrale, celle d’Adam, son drame, tentant de comprendre comment le Dieu El Shaddai (Tout-Puissant), qui règne sur tous les peuples, avait pu laisser Israël subir l’ignominie de la déportation. La réponse s’est exprimée dans le drame adamique : Dieu est bon, le monde est créé bon et le mal vient de l’homme, de son écart par rapport à la sagesse divine, symbolisée premièrement dans l’arbre, puis rendue explicite par l’alliance mosaïque.

[2] Pour toutes les spéculations augustiniennes sur la corruption humaine, je renvoie le lecteur aux posts précédents.

[3] Ge 2 a une forte connotation sapientielle selon plusieurs auteurs (dont André Lacocque, Penser la Bible, Seuil, 1998)
[4] Stages of faith and identity: birth to teens (2004), Fowler & Dell, in Child and adolescent psychiatric clinics, p.17-33