Wednesday, December 14, 2011

L’Adam d’Augustin était un sage stoïcien


Nous ne pouvons pas sous-estimer l'influence de la philosophie grecque dans la construction théologique des Pères de l'église[1]. Les premiers théologiens avaient comme arrière-plan plusieurs siècles de réflexions philosophiques grecques tel que le platonisme puis le néo-platonisme, l’aristotélisme et enfin le stoïcisme. Ce paradigme philosophique "grec", qui est le cadre théorique de référence de la pensée jusqu’à la renaissance, structurait la pensée des intellectuels païens en dehors de l'église. Pour les théologiens chrétiens,  ce cadre théorique a permis de traduire le contenu de la foi chrétienne dans le vocabulaire conceptuel du platonisme (église orthodoxe) et de l’aristotélisme (église catholique), afin de mieux structurer et renforcir la théologie chrétienne.

Ces philosophies païennes, qui se ressemble dans leur ontologie ( = qui est la conception de l’être en soi), furent l'objet d'une réception critique et d'une analyse rigoureuse par les Pères. Et sans aucun doute les apologistes tel que Justin ont pu démontrer la supériorité de la foi chrétienne sur elles. Or, avec un recul, nous connaissons bien aujourd’hui l’influence – et parfois le mélange – de la métaphysique grecque (= au-delà de la physique et du monde matériel), ou de l’ontologie d’un Plotin ou d’un Aristote sur les cadres conceptuels et l’élaboration doctrinale des Pères. Nul n’ignore que la scolastique de Thomas D’Aquin se pratique sur des bases aristotéliciennes. Mais évaluons-nous bien l’influence des concepts néo-platoniciens sur la pensée d’un Augustin, théologien-clé de l’église protestante ?

On ne saurait du tout négliger l'influence du platonisme sur les Pères orientaux, tout comme il ne faut plus douter un instant de l'influence néo-platonicienne sur Augustin, le grand docteur de l’église, et son maître Ambroise[2]. J'aimerais esquisser ici très brièvement comment l'anthropologie d'Adam chez Augustin (354-430), qui diffère de celle d'Irénée de Lyon (130-202) et des Pères grecs élaborée bien avant lui, est largement tributaire, pour son cadre conceptuel, à l’influence de cette philosophie, fût-elle christianisée par son maître Ambroise. Et que cette influence a non seulement coloré l’anthropologie augustinienne du premier homme, Adam, mais a contribué à dramatiser à l’extrême les effets tragiques de la chute.

Non pas que les effets de la chute d’Adam n’eussent pas de conséquences extrêmes. Mais la tradition augustinienne, suivi par Calvin, accentue à ce point l’incapacité de l’homme dans son intellect et dans sa volonté à participer ou à consentir librement aux inclinaisons de la grâce envers lui, que la théologie réformée tombe dans l’extrême de ce que j’appellerai un « monergisme » au niveau du salut (de monos = un seul, et ergon = œuvre. Ce terme pourrait s’opposer à un synergisme : sun = avec, et ergon = œuvre. Dans le monergisme, Dieu seul est à l’œuvre dans le salut de l’homme, ce dernier étant « aussi passif qu’une épée que l’on sort du fourreau »[3]. Dans le synergisme, bien que le salut soit entièrement l’œuvre de Dieu seul, l’homme peut minimalement consentir librement « avec » Dieu, bien que ce consentement ne soit pas une « œuvre » participante, nuance.)

Comprendre les paradigmes philosophiques en arrière-plan des doctrines des Pères m’apparaît essentiel car les paradigmes ont changé et ces changements nous permettent de voir les textes de façon différente. Ce qui faisait sens pour Augustin, qui conceptualisait l’anthropologie du premier homme Adam à partir d’une herméneutique (science de l’interprétation) inspiré par Cicéron, et de concepts philosophiques inspiré de Platon et de Plotin, est rendu questionnable pour la réflexion contemporaine. Nous vivons dans de nouveaux paradigmes (moderne et postmoderne) nous permettant d’entrevoir la question du premier homme et du péché originel différemment. Pourquoi se confiner à la science de Pythagore, à la rhétorique de Cicéron, à la cosmologie aristotélicienne ou à la géométrie platonicienne lorsque nous avons accès aux trésors de l’herméneutique bibliques et des sciences modernes ? 

La conception d’Augustin sur Adam est celle d’un homme créé adulte « parfait », composé d’une nature faillible (corruptible) compensée par une surnature divine octroyé comme un don surnaturel.  « La conception de l’innocence originelle (d’Adam chez Augustin) est conditionné par l’idéal stoïcien »[4] : une impassibilité  devant les passions, la domination de la raison sur la sensibilité, notamment sexuel, donné par grâce parce qu’Adam demeurait en Dieu. Cette conception cadre de moins en moins avec une herméneutique des récits de la création qui ont une perspective davantage hébraïque que grecque (objet de ma prochaine réflexion).

Même les Pères de l’Orient avant Augustin, n’avaient jamais eu d’Adam une telle conception (Cf. Jean-Claude Larchet, spécialiste de la théologie et de la spiritualité des Pères). Ils le voyaient plutôt comme parfait « en germe », avec un « potentiel » d’être à la ressemblance de Dieu. Par exemple, Irénée de Lyon, originaire d’Asie Mineure[5], et avec lui les Pères grecs d’Orient, disait de lui : L’homme était tout petit, car il était enfant, et il devait en se développant arriver à l’état adulte ». Se trouve ici une conception dynamique de l’humain, qui ne possèdent pas dès le début une perfection achevée, mais suit un processus naturel de croissance faisant appel à la volonté humaine et à la foi. Certes l’homme perd sa ressemblance et sa relation avec Dieu en péchant, mais il en garde l’image, la dignité, ainsi que la liberté et la responsabilité de se repentir et de cheminer à nouveau vers Dieu en recevant par la foi le Fils de Dieu, Jésus-Christ, et en suivant ses pas.

Augustin et plusieurs églises évangéliques aujourd’hui propose toujours un Adam « littéral et historique », déjà adulte, parfait, dont l’âme participe pleinement aux béatitudes éternelles. Ce faisant, ils suivent le modèle néo-platonicien des degrés d’être. Mais est-ce vraiment cet Adam que la Bible nous présente ? Est-ce vraiment dans cette perspective que les textes de la création ont été retenus par la tradition hébraïque ?

En terminant, il me semble clair que le modèle augustinien n’aide pas nos contemporains à démêler le mystère de la création de l’homme. La Bible fait appel à la foi, à la volonté et à l’obéissance de l’homme. Il est déraisonnable de concevoir un Adam créé déjà en pleine maîtrise de ses pulsions et de ses passions du premier coup. Et de le concevoir après la chute avec une dépravation totale de toutes ses facultés. Cela respecte-t-il la nature humaine ou le processus naturel de croissance de la vie que Dieu crée ? Il me semble qu'il faut poursuivre la réflexion. 



[1]Endre von Ivanka, PLATO CHRISTIANUS, La réception critique du platonisme chez les Pères de l’église, puf, 1990, 469 pages
[2] Ivanka, p.176
[3] Expression employée par un Pasteur réformé baptiste pour expliquer la passivité humaine dans l’œuvre du salut
[4] PÉCHÉ ORIGINEL, André Dumas, dans l’Encyclopaedia Universalis, Albin Michel, 1998, p. 650
[5] À Smyrne, Irénée a été en relation avec Polycarpe, lequel avait reçu l’enseignement de l’apôtre Jean




2 commentaires:

  1. Augustin est un grand théologien, ... mais son influence est définitivement trop grande sur le christianisme occidentale.

    sa théologie de l'enfer fait pratiquement l'unanimité chez les catholiques et protestantes/évangéliques traditionnelles, alors que cela ne faisait pas du tout l'unanimité chez les Pères de l'église
    ( voir cet excellent texte sur le sujet: http://tinyurl.com/d4ukkm3 )

    j'ai hâte de lire la prochaine réflexion...

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  2. Bonjour Bruno,

    Merci pour ces éclairages, j'y suis arrivé depuis le blog de Benoit où je te réponds à ce sujet :
    http://cvablog.com/creationetevolution/2012/02/07/hommage-retrospectif-au-courage-dhenri-blocher/#comment-940

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