Le texte qui suit fait partie d'un échange de courriel qu'Éric et moi avons eu en 2008. Cette discussion portait sur le rapport entre le christianisme et la science. À l'époque, je n'y comprenais pas grand chose. Peu de chrétiens abordaient ces questions délicates dans le monde évangélique québécois. Aujourd'hui, j'ose croire que les idées auxquels cet intellectuel chrétien adhéraient peuvent être apprécié, qu'on soit en accord ou non. Pour ceux qui ne le savent pas, Éric a été longtemps doyen de l'École de Théologie Évangélique de Montréal (ETEM). Il est décédé subitement en 2011. Vous trouverez le courriel tel quel.
From: Éric Wingender
To: 'Bruno Synnott'
Sent: Monday, February 04, 2008 12:15 PM
Subject: RE: retour sur discussion
Bonjour Bruno, merci pour ton courriel. Pour ma part les deux
« filons » (j’aime ce terme parce que ma réflexion a été
nourrie par ce que j’y ai trouvé ) par lesquels j’ai été amené à penser comme
je pense maintenant sont :
1) le filon de l’histoire de la science et, en particulier, tout ce qui
touche le 18eme et 19ème siècle, quand les scientifiques, soucieux
de respecter à la fois leur foi chrétienne et leur conviction que Dieu avait
créé un monde qui , tel un livre, n’attendait qu’à être lu, se sont trouvés
comme écartelés entre les indices fournis par la science et leur compréhension
du message des premiers chapitres de Génèse. Il est légitime de dire que
cette longue période a été marquée par toutes sortes de convulsions, un peu
comme un accouchement, jusqu’à ce que l’immense majorité de ces
« gentlemen –scientifiques » (les professionnels de la science
ne sont apparu qu’après la deuxième moitié du 19ème siècle), se rangent à
l’avis que Dieu ne peut pas se contredire et qu’il fallait donc revoir la
lecture traditionnelle de Genèse. Mais, si on peut le dire ainsi, cette démarche
s’est fait comme de reculons. Ce n’est donc pas sous l’impulsion d’une
idéologie matérialiste qu’ils ont revu leur position mais à cause de leur
conception de Dieu dont ils pensaient que l’action à travers la nature et la
révélation ne pouvait être que cohérente et congruente. Ils ont cédé,
mais un peu de mauvais gré, parce de passer d’une lecture littérale à une
lecture poético-théologique n’est pas si facile que cela. Ce n’est qu’à
partir de la deuxième moitiée du 19ème siècle qu’un minorité
de scientifiques agnostiques et athées très en vue ont décidé de pousser
jusqu’au bout la démarche esquissée par Darwin en proclamant qu’il
fallait évincé Dieu du portrait une fois pour toute. Et c’est la croisade
en faveur d’une métaphysique matérialiste implicite qui a fini par créé ce
mouvement de réaction qu’est le « créationisme scientifique »
du Creation research institute.
L’autre filon était la compréhension grandissante que nous avons de la
vision du monde des habitants du Moyen-Orient ancien (M.O.A). Selon toute
vraisemblance, les peuples du M.O.A. ne pouvait pas même penser comme nous à un
univers matériel régis par des lois. Non seulement cela mais, comme tu le
sais très bien, leur conception religieuse était totalisante, expliquant d’un
même mouvement très large, à la fois la structure de leur société, la nature
des rapports entre les groupes, l’origine du monde, et la nature des liens à
entretenir avec le monde spirituel, etc. Cette conception
totalisante au sein de laquelle tout est inter-relié au niveau le plus
fondamental fait qu’il était probablement impossible à ces gens de penser à
l’univers comme à une réalité strictement matérielle. Ces gens ne
pouvaient probablement pas se poser les mêmes questions que nous!
L’influence du Christianisme sur l’Occident pendant 1600 ans a fini par
faire disparaitre cette conception wholiste du monde pour la remplacer par une
conception distinguant nettement entre Dieu, le monde matériel et la société
des hommes. Comme a dit machin Gauchet (Marcel ??) : le
christianisme est « la religion de la sortie de la religion » (une
phrase célèbre citée partout) , en ce sens qu’elle a rendu possible de penser
l’univers et la société humaine sans faire référence de manière
automatique/immédiate à Dieu. En créant une césure profonde entre la
transcendance divine et le monde créé, les conditions ont été mises en place
pour que la culture moderne finisse même par « effacer » Dieu.
Donc, paradoxalement, nos questions de moderne semblent bien
« fitter » le texte (du genre : « comment l’univers a-t-il
été créé ? ») , mais c’est parce que, justement, ce texte fondateur a
rendu les services qu’il était supposé rendre. Génèse 1-3 a bel et
bien démoli la vision du monde wholiste dans laquelle matière et monde
spirituel sont indissociablement lié. Il a bel et bien réussi à
nous éduquer à penser le monde matériel comme une réalité
« autonome », distincte de la divinité.
Personnellement, subjectivement, il me semble que le texte de Génèse 1-3
est encore plus parlant, plus émouvant quand on le place dans le contexte du
MOA. Il devient à ce moment là un texte révolutionnaire, subversif :
L’être humain n’est pas un agrégat de morve solidifié ou de la
chiure de mouche cosmique créé pour servir (servilement) les dieux…Non, il est
un partenaire de Dieu, créé par le souffle même de Dieu, et appelé à cogérer la
création !!! Non seulement cela mais ce texte peut aussi être décrit comme
un des textes fondateurs de cet incroyable édifice qu’est la civilisation
occidentale. Il n’y a aucun philosophe sérieux qui nierait l’apport de ce
texte dans la construction de notre civilisation. Voilà donc un terrain
riche pour faire de l’apologétique. …Allez, on se parle au téléphone pour le
mot de la fin !
Éric
très intéressant
ReplyDeletemerci!
Merci aussi, je partage sur mon blog.
ReplyDeleteJ'adhère à ce texte.
ReplyDeleteSans oublier toutefois de rappeler que les Pères de l'Eglise lisaient l'AT de manière allégorico-spirituelle, dont voici une synthèse personnelle : http://bibletude.org/index.php?page=Genese1