Nous verrons tout d’abord une définition sommaire
du mythe à partir des recherches récentes. Puis nous répondrons à une question
chaude chez les chrétiens évangéliques : est-ce que les récits de création dans la Bible sont des mythes ? Nous verrons le rapport entre les textes
bibliques et les mythes du Proche Orient Ancien (POA).
Attention ! Si votre conception du mythe est celle
des rationalistes du XIXe siècle qui l’assimilent à une forme de pensée
prélogique, irrationnel et primitive, vous serez vraiment étonnés des
recherches récentes.
Un système de pensée original
« Le mythe est un récit qui a pour objet de
dire l’origine de ce qui existe, d’explorer la complexité du monde au milieu
duquel vivent les hommes. Il a une fonction explicative. Comme tel, il
représente une des modalités de la réflexion humaine »[1].
C’est donc un mode de pensée des « origines ». Nous avons déjà parlé
de l’inaccessibilité du commencement (T=0) dans un blogue précédent[2]
et c’est pourquoi il existe un moyen d’expression symbolique permettant
d’évoquer les réalités qui dépassent l’expérience humaine ou scientifique. On
parle même de « système de pensée original, aussi complexe et rigoureux à
sa façon que peut l’être, dans un registre différent, un système
philosophique »[3]
et j’ajouterai même, dans les paradigmes scientifiques.
Dans son
livre Bible, mythes et récits de
commencement, Pierre Gibert rapporte la citation suivante d’un grand
scientifique français, François Jacob : « À certains égard, mythes et
sciences remplissent une même fonction. Ils fournissent tous deux à l’esprit
humain une certaine représentation du monde et des forces qui l’animent. Ils
délimitent tout deux le champ du possible… »[4].
Et Il ajoute ceci : « c’est sans doute la structure du mythe
judéo-chrétien qui a rendu possible la science moderne. ». Voilà qui nous
change des insultes auxquels nous ont habitués les scientifiques athées !
Penser l’existence humaine
« Il sert aussi à justifier les conventions qui
organisent la vie des individus et des groupes : il vise à fonder et à
instaurer la vie de ceux qui le racontent. Pour ce faire, il se situe
volontiers dans un temps primordial, « en ce temps-là », temps des
dieux, hors de notre chronologie. Le mythe est anonyme et collectif. Souvent il
est lu au cours de la célébration d’une fête qui en reprend rituellement des
éléments»[5]
. C’est pourquoi, la façon positive et
constructive d’aborder le mythe est, selon Paul Ricoeur, de le prendre tel quel
afin d’en libérer le fond symbolique. Ce processus permet de « penser
l’existence humaine à partir d’une origine dont elle ne dispose pas, mais qui
lui est annoncé symboliquement dans une parole fondatrice »[6].
En d’autre terme, le mythe éclaire au moyen de récits symboliques la condition
humaine, ce qui permet de penser l’existence actuelle.
La Bible est-elle un mythe[7]
?
Devant les contradictions apparemment quasi
insurmontables des deux premiers récits bibliques de la création[8]
– du moins pour ceux qui défendent l’exactitude historique et littéralement
exacte de tous les faits mentionnés, le XIXe siècle a vu naître une entreprise
pour discréditer les textes sacrés. Certains assimilaient déjà ces textes à
« des préjugés vagues et grossier » (Voltaire, 1764). Il se moquait
du soleil créé 4 jours après la lumière. La théorie de l’évolution aura fini de
porter un coup fatal à une interprétation « littérale » de Genèse
1-11. N.B. Attention de ne pas confondre « lecture » littéral (qui
est nécessaire) et « interprétation » littérale. Je répèterai que le projet des premiers chapitres de la Genèse est beaucoup
plus ambitieux qu'une chronique scientifique des commencements du monde. Ils
veulent éclairer le sens de la condition humaine, éclairage qui se trouve hors
de la portée empirique des sciences.
La naïveté du texte ?
Jusqu’au Moyen-âge, les chrétiens faisaient des
récits de la création une lecture spiritualisante. Typologique ou allégorique.
On comparait le jardin d’Éden ou l’arche de Noé avec la figure de l’église. On
voyait dans l’arbre de vie la croix de Jésus-Christ. Intéressante, mais non
suffisante. Comme l’interprétation littérale a ses limites (un fruit qui donne de la connaissance, un serpent qui
parle, une femme tirée d’une côte, Adam créé avant la nature dans le second
récit, etc.) d’autres avenues ont dû être développé basée sur l’étude
comparative des mythologies anciennes. (Gunkel, Lagrange, etc.). On s’aperçut
que loin d’être naïve, ces textes entretenaient un rapport polémique avec les mythes
du POA et apportaient un éclairage métaphysique unique dans l’histoire de
l’humanité.
Démythologisation
« Aussi la tradition biblique rencontre-t-elle
le langage du mythe, spécialement dans les onze premiers chapitres de la Genèse
qui se tiennent à la racine obscure de l’histoire. Le souvenir de mythes très
fameux dans le monde antique affleure dans ce texte. Mais la Bible privilégie
trop l’histoire pour avoir un rapport paisible au mythe, pas essence
anhistorique. En fait elle utilise des motifs mythiques qu’elle soumet à un
sévère traitement démythologisant. Elle en fait les moyens d’expression d’un
langage symbolique qui lui permet d’évoquer des réalités qui débordent
l’expérience »[9]
Ces textes
ont donc « quelques ressemblances » avec d’autres textes
mythologiques du Proche Orient Ancien au milieu duquel ils sont nés. On a noté
depuis longtemps des parentés avec des récits mésopotamiens[10]
et égyptiens. La Genèse utilise des fragments de mythologies dont elle
rationalise le cœur. Dont elle fait sa propre synthèse en réinterprétant
radicalement ces matériaux au service d’une nouvelle vision de Dieu et de
l’homme. La recherche a montré d’étonnantes « singularités » aux
récits de création par rapports aux mythes que nous disposons des peuples du
POA.
Donc, en
terminant, il semble que Genèse 1-2 se trouve à l’intersection de l’histoire et
des temps primordiaux. Pas purement mythique, car il y a un lien de continuité
avec le reste de la Bible. Pas purement historique, car c’est une œuvre
littéraire sans lieux précis, sans date, sans témoins. Cette œuvre de reconstruction
a une valeur fondatrice et explicative de l’histoire du salut et de la
condition humaine présente.
[1]
Anne-Marie Pelletier (2001), Les origines (Genèse 1-11), La Bible et sa
culture, sous la direction de M. Quesnel et P. Gruisson, Desclée de Brower, p.
40
[2]
Cf. Bruno Synnott (2012) Trois récits fondateurs en compétition
[3]
Mythologie (2006), dans Philosophie le manuel, sous la direction de Philippe
Ducat et Jean Montenot, edition Ellipses, p.373
[4]
Pierre Gilbert (1986), Bible, mythes et récits de commencement, Seuil, p. 65
[5] Anne-Marie
Pelletier (2001), idem, p.40
[6]
Paul Ricoeur, Conflit des Interprétations, Seuil, 1969, p. 330
[7] Ni
Ricoeur, ni Gibert, ni Pelletier n’utilisent le terme « mythe » pour
désigner les récits bibliques de création. Dans sa dernière analyse (Penser la
Bible, 1998) il opte pour l’expression « récits primordials ». Aussi,
des exégètes Allemands comme H. Gunkel avait déjà établis certaines
distinctions entre « mythe païens » et « mythe biblique ».
[8] Voir
mon texte Genèse 1-2 : Petite étude comparative (15 janvier 2012)
[9]
Pelletier, idem, p.40
[10]
Cf. Mythes babyloniens Enouma Elish, poème d’Atra-Asis ou l’épopée de
Gilgamesh, Mythes Égyptiens
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ReplyDeleteLa notion de mythe dans la Bible est tabou dans l'herméneutique évangélique, c'est même un genre littéraire que certains excluent a priori des genres bibliques.
ReplyDeleteLa pensée de Denis Lamoureux à propos de genèse 1-11 dans Evolutionary Creation a été pour moi un véritable déclencheur de toute une réflexion sur l'utilisation du langage mythique dans cette portion très particulière des Ecritures.
La comparaison entre les textes mythologiques du Proche Orient ancien est l'un des aspects les plus ignorés de beaucoup de théologiens évangéliques. Blocher les mentionne à peine dans Révélation des origines. Je crois que les évangéliques sont en train de les découvrir.
Je me permets de mettre quelques liens sur ce sujet sur mon blog
http://cvablog.com/creationetevolution/2011/11/17/les-mythes-mesopotamiens-et-le-%C2%AB-calibrage-des-genres-litteraires-%C2%BB-2/
http://cvablog.com/creationetevolution/2011/06/19/limportance-de-letude-des-textes-du-proche-orient-ancien/
http://cvablog.com/creationetevolution/2011/06/22/le-deluge-biblique-et-lepopee-de-gilgamesh-1/