Tuesday, January 17, 2012

Qu’est-ce qu’un mythe ?



Nous verrons tout d’abord une définition sommaire du mythe à partir des recherches récentes. Puis nous répondrons à une question chaude chez les chrétiens évangéliques : est-ce que les récits de création dans la Bible sont des mythes ? Nous verrons le rapport entre les textes bibliques et les mythes du Proche Orient Ancien (POA).

Attention ! Si votre conception du mythe est celle des rationalistes du XIXe siècle qui l’assimilent à une forme de pensée prélogique, irrationnel et primitive, vous serez vraiment étonnés des recherches récentes.

Un système de pensée original
« Le mythe est un récit qui a pour objet de dire l’origine de ce qui existe, d’explorer la complexité du monde au milieu duquel vivent les hommes. Il a une fonction explicative. Comme tel, il représente une des modalités de la réflexion humaine »[1]. C’est donc un mode de pensée des « origines ». Nous avons déjà parlé de l’inaccessibilité du commencement (T=0) dans un blogue précédent[2] et c’est pourquoi il existe un moyen d’expression symbolique permettant d’évoquer les réalités qui dépassent l’expérience humaine ou scientifique. On parle même de «  système de pensée original, aussi complexe et rigoureux à sa façon que peut l’être, dans un registre différent, un système philosophique »[3] et j’ajouterai même, dans les paradigmes scientifiques.

Dans son livre Bible, mythes et récits de commencement, Pierre Gibert rapporte la citation suivante d’un grand scientifique français, François Jacob : « À certains égard, mythes et sciences remplissent une même fonction. Ils fournissent tous deux à l’esprit humain une certaine représentation du monde et des forces qui l’animent. Ils délimitent tout deux le champ du possible… »[4]. Et Il ajoute ceci : « c’est sans doute la structure du mythe judéo-chrétien qui a rendu possible la science moderne. ». Voilà qui nous change des insultes auxquels nous ont habitués les scientifiques athées !  

Penser l’existence humaine
« Il sert aussi à justifier les conventions qui organisent la vie des individus et des groupes : il vise à fonder et à instaurer la vie de ceux qui le racontent. Pour ce faire, il se situe volontiers dans un temps primordial, « en ce temps-là », temps des dieux, hors de notre chronologie. Le mythe est anonyme et collectif. Souvent il est lu au cours de la célébration d’une fête qui en reprend rituellement des éléments»[5] . C’est pourquoi, la  façon positive et constructive d’aborder le mythe est, selon Paul Ricoeur, de le prendre tel quel afin d’en libérer le fond symbolique. Ce processus permet de « penser l’existence humaine à partir d’une origine dont elle ne dispose pas, mais qui lui est annoncé symboliquement dans une parole fondatrice »[6]. En d’autre terme, le mythe éclaire au moyen de récits symboliques la condition humaine, ce qui permet de penser l’existence actuelle.

La Bible est-elle un mythe[7] ?
Devant les contradictions apparemment quasi insurmontables des deux premiers récits bibliques de la création[8] – du moins pour ceux qui défendent l’exactitude historique et littéralement exacte de tous les faits mentionnés, le XIXe siècle a vu naître une entreprise pour discréditer les textes sacrés. Certains assimilaient déjà ces textes à « des préjugés vagues et grossier » (Voltaire, 1764). Il se moquait du soleil créé 4 jours après la lumière. La théorie de l’évolution aura fini de porter un coup fatal à une interprétation « littérale » de Genèse 1-11. N.B. Attention de ne pas confondre « lecture » littéral (qui est nécessaire) et « interprétation » littérale. Je répèterai que le projet des premiers chapitres de la Genèse est beaucoup plus ambitieux qu'une chronique scientifique des commencements du monde. Ils veulent éclairer le sens de la condition humaine, éclairage qui se trouve hors de la portée empirique des sciences.

La naïveté du texte ?
Jusqu’au Moyen-âge, les chrétiens faisaient des récits de la création une lecture spiritualisante. Typologique ou allégorique. On comparait le jardin d’Éden ou l’arche de Noé avec la figure de l’église. On voyait dans l’arbre de vie la croix de Jésus-Christ. Intéressante, mais non suffisante. Comme l’interprétation littérale a ses limites  (un fruit qui donne de la connaissance, un serpent qui parle, une femme tirée d’une côte, Adam créé avant la nature dans le second récit, etc.) d’autres avenues ont dû être développé basée sur l’étude comparative des mythologies anciennes. (Gunkel, Lagrange, etc.). On s’aperçut que loin d’être naïve, ces textes entretenaient un rapport polémique avec les mythes du POA et apportaient un éclairage métaphysique unique dans l’histoire de l’humanité.

Démythologisation
« Aussi la tradition biblique rencontre-t-elle le langage du mythe, spécialement dans les onze premiers chapitres de la Genèse qui se tiennent à la racine obscure de l’histoire. Le souvenir de mythes très fameux dans le monde antique affleure dans ce texte. Mais la Bible privilégie trop l’histoire pour avoir un rapport paisible au mythe, pas essence anhistorique. En fait elle utilise des motifs mythiques qu’elle soumet à un sévère traitement démythologisant. Elle en fait les moyens d’expression d’un langage symbolique qui lui permet d’évoquer des réalités qui débordent l’expérience »[9]

Ces textes ont donc « quelques ressemblances » avec d’autres textes mythologiques du Proche Orient Ancien au milieu duquel ils sont nés. On a noté depuis longtemps des parentés avec des récits mésopotamiens[10] et égyptiens. La Genèse utilise des fragments de mythologies dont elle rationalise le cœur. Dont elle fait sa propre synthèse en réinterprétant radicalement ces matériaux au service d’une nouvelle vision de Dieu et de l’homme. La recherche a montré d’étonnantes « singularités » aux récits de création par rapports aux mythes que nous disposons des peuples du POA.

Donc, en terminant, il semble que Genèse 1-2 se trouve à l’intersection de l’histoire et des temps primordiaux. Pas purement mythique, car il y a un lien de continuité avec le reste de la Bible. Pas purement historique, car c’est une œuvre littéraire sans lieux précis, sans date, sans témoins. Cette œuvre de reconstruction a une valeur fondatrice et explicative de l’histoire du salut et de la condition humaine présente.



[1] Anne-Marie Pelletier (2001), Les origines (Genèse 1-11), La Bible et sa culture, sous la direction de M. Quesnel et P. Gruisson, Desclée de Brower, p. 40
[2] Cf. Bruno Synnott (2012) Trois récits fondateurs en compétition
[3] Mythologie (2006), dans Philosophie le manuel, sous la direction de Philippe Ducat et Jean Montenot, edition Ellipses, p.373
[4] Pierre Gilbert (1986), Bible, mythes et récits de commencement, Seuil, p. 65
[5] Anne-Marie Pelletier (2001), idem, p.40
[6] Paul Ricoeur, Conflit des Interprétations, Seuil, 1969, p. 330
[7] Ni Ricoeur, ni Gibert, ni Pelletier n’utilisent le terme « mythe » pour désigner les récits bibliques de création. Dans sa dernière analyse (Penser la Bible, 1998) il opte pour l’expression « récits primordials ». Aussi, des exégètes Allemands comme H. Gunkel avait déjà établis certaines distinctions entre « mythe païens » et « mythe biblique ».
[8] Voir mon texte Genèse 1-2 : Petite étude comparative (15 janvier 2012)
[9] Pelletier, idem, p.40
[10] Cf. Mythes babyloniens Enouma Elish, poème d’Atra-Asis ou l’épopée de Gilgamesh, Mythes Égyptiens

2 commentaires:

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  2. La notion de mythe dans la Bible est tabou dans l'herméneutique évangélique, c'est même un genre littéraire que certains excluent a priori des genres bibliques.

    La pensée de Denis Lamoureux à propos de genèse 1-11 dans Evolutionary Creation a été pour moi un véritable déclencheur de toute une réflexion sur l'utilisation du langage mythique dans cette portion très particulière des Ecritures.

    La comparaison entre les textes mythologiques du Proche Orient ancien est l'un des aspects les plus ignorés de beaucoup de théologiens évangéliques. Blocher les mentionne à peine dans Révélation des origines. Je crois que les évangéliques sont en train de les découvrir.

    Je me permets de mettre quelques liens sur ce sujet sur mon blog

    http://cvablog.com/creationetevolution/2011/11/17/les-mythes-mesopotamiens-et-le-%C2%AB-calibrage-des-genres-litteraires-%C2%BB-2/

    http://cvablog.com/creationetevolution/2011/06/19/limportance-de-letude-des-textes-du-proche-orient-ancien/

    http://cvablog.com/creationetevolution/2011/06/22/le-deluge-biblique-et-lepopee-de-gilgamesh-1/

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