Sunday, January 15, 2012

Trois récits fondateurs en compétition


L’importance des textes sur « l’origine » 
Pour percer le mystère du présent, il faut réfléchir sur les origines. Si le passé ne détermine pas l’avenir, il aide à comprendre. Mais comment faire lorsque les origines sont si lointaines, presqu’inaccessibles ? Comment expliquer les premiers moments de notre existence, de notre patrie, de l’humanité, de l’univers ? Regardons brièvement trois « récits » qui nous parlent d’origine : le premier parle des origines de la vie en société; le second parle des origines de l’univers matériel tel qu’on le conçoit en science. Le dernier concerne du commencement de toute chose, de l’univers et de l’humanité. Regardons-les très brièvement.

L’état de Nature
Durant le siècle dit « des Lumières », des philosophes tels que Rousseau, Hume et Locke recherchèrent de nouvelles assises sociales et politiques autre que la royauté. La monarchie prétendait avoir un droit de régner « par nature ». Pour fonder l’idée nouvelle de démocratie, les philosophes conçurent le mythe de « l’état de nature »[1]. Ils prétendaient qu’ « au commencement » l’homme vivait dans l’autosuffisance, hors des notions de biens et de mal, rempli d’amour de soi et capable de pitié. Les nécessités et les contingences de la vie l’ont conduit à vivre en société. De là, il se serait aliéné de sa première nature (l’homme naît naturellement bon, la société le corrompt pour Rousseau). Il aurait ensuite créé des lois qui, loin d’être d’origine divine, furent motivé par un contrat social, une entente commune. Ainsi naquirent les fondements philosophiques de la démocratie moderne poursuivant les fins de la liberté et de l’égalité.  « C’est le mythe fondateur de la modernité»[2] dira le professeur Jean-Marc Piotte.

Le Big Bang
Plus récemment, la science moderne a produit, à partir de l’observation de l’expansion de l’univers à partir d’un point absolu, la théorie dite du « Big Bang ». Voilà la naissance d’un second récit qui, érigé en système, a pu servir de fondement à une philosophie matérialisme pour certain. En 1979, le prix Nobel de physique, Steven Weinberg, propose un récit des trois premières minutes de l’univers. Notez bien le début : « Au commencement, il y eu une explosion. Non pas une explosion comme celle qu’on peut voir sur la terre, partant d’un centre déterminé et s’étendant en englobant un volume croissant de l’air environnant… »[3] Curieusement, lorsqu’on a demandé à Albert Jacquard, biologiste et philosophe : « Mais il y a bien eu le Big Bang ? (Il répond) Non, il n’y a pas eu de Big Bang. C’est le nom que l’on donne à un point inaccessible,  inaccessible par définition »[4]. Évocateur pour signifier que derrière les mots « Big Bang », « explosion », il y a surtout l’essaie de « raconter » une origine absolue (T=0) probable, mais inatteignable en soi[5] (mur de Planck). Nous avons donc un intéressant récit des origines du monde physique utilisant  la métaphore (plus ou moins acceptée) de « l’explosion », celui du « Big Bang ».

Avant d’aborder le troisième récit, je souligne qu’il ne sera pas nécessairement moins crédible que les deux premiers. Jusqu’à présent « l’origine » est demeuré soit hypothétique, soit approximative, voire inatteignable, puisque,  redisons-le, plus on se rapproche de T=0, plus on s’en éloigne... La suspension du jugement pourrait bien devenir éternelle dans cette direction...   

Au commencement, Dieu 
Le dernier récit qui colore l’imaginaire occidental a été produit par le peuple hébreu il y a plus de 3000 ans et fut repris intégralement par le christianisme. Il s’agit de textes fondateurs, ou récit des origines, que l’on retrouve dans les deux premiers chapitres de la Bible.  Le texte débute en disant : « Au commencement Dieu ». Voilà une nouveauté absolu dans l’histoire religieuse : Dieu comme la « réalité première »[6] et « nécessaire », à l’ origine de tout : ce n’est ni le chaos primitif – cher au peuple du Proche Orient Ancien ; ni le cosmos (l’univers) cher au Grec puis au matérialisme. Ce n’est pas non un dualisme entre le bien et le mal. Non, au commencement, c’était « Dieu ».

Le texte poursuit ainsi : « … Dieu créa le ciel et la terre », c’est-à-dire « tout ». Deuxième nouveauté absolu : l’univers est « créé ». Il n’est pas divin. Il n’est pas « l’être absolu », il n’est pas éternel, ni statique (comme le pensait Einstein). Il a un début, une expansion et il est « fini ». L’univers existe objectivement, réellement. Il est « être second ». Il n’est pas « mauvais » (même si la mort et la souffrance sont intrinsèques à la vie). Il n’est pas non plus une illusion de l’esprit (bouddhisme). Ses lois sont fixes, observables, rationnelles et conforment à notre intelligence.

Étrangement, on pourrait croire que c’est la science qui a découvert cela. Oui et non. La science a observé un univers en expansion à partir d’un point infini et d’un T=0. Mais la science n’a pu – et ne pourra jamais – se prononcer sur « l’être premier et nécessaire » (ontologie) qui est soit « la matière », soit « Dieu ». Cela sort de sa portée qui prétend ne connaître que les objets de l’expérience sensible.

On dénigre souvent les premiers chapitres de la Genèse, pensant qu’ils sont là pour donner un compte-rendu détaillé, chronologique, historique, scientifique des origines du monde. Ce serait réduire leur exégèse à une « interrogation typiquement moderne », très étranger aux peuples du POA (et donc de l’intention de l’auteur). Les récits de la création, pensons-nous, donnent un sens à la création, plutôt que leur signification scientifique.

À partir de cela, on se rend compte de l’importance et de la pertinence que gardent les récits bibliques des origines pour notre temps. 



[1] Voir les philosophes : J.-J. Rousseau (Du contrat social, 1762), Hobbes, Lockes.
[2] Jean-Marc Piotte (2007), Les neufs clés de la modernité, Québec Amérique, p.12
[3] Cité dans Pierre Gilbert (1986), Bible, mythes et récits de commencement, Seuil, p. 58. Je sais que les termes ont changé depuis, mais la volonté de raconter ce moment ne change pas
[4] Le monde s’est-il créé tout seul ? (2008) Éditions Albin Michel, p. 107-108
[5] Car si nous l’atteignons, nous demanderons : qu’y avait-il avant?… J’expliquerai plus tard comment l’inaccessible point zéro oblige à présupposer une « réalité première ». Aujourd’hui on choisit soit Dieu ou soit la « matière » comme étant cette réalité première et nécessaire. On est donc soit théiste ou matérialiste, sans qu’aucune des deux parties puissent prouver à l’autre son point de vue. Même ceux qui choisissent de suspendre leur jugement, ne peut demeurer dans l’indécision éternellement…
[6] Je conseil pour l’étude des métaphysique possible la lecture de Claude Tresmontant. Tous ses livres, à ma connaissance, sont bons.

2 commentaires:

  1. Entièrement d'accord avec toi, le message biblique contient la notion de création ex-nihilo, qui raisonne formidablement bien avec la théorie du Big bang.
    Pourtant, Tous les spécialistes ne traduisent pas Genèse 1:1 par "Au commencement, Dieu créa..."
    mais par "Quand Dieu commença à créer le ciel et la terre..." (Tob)

    Autrement dit, Genèse 1:1 commence dans un chaos originel prééxistant...

    http://cvablog.com/creationetevolution/2011/11/29/bara-ne-signifie-pas-exclusivement-creatio-ex-nihilo/

    http://cvablog.com/creationetevolution/2011/08/23/les-deux-recits-bibliques-de-la-creation-letat-primitif-du-monde-dans-les-recits-sacerdotal-et-yavhiste/

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  2. Intéressant. Je connaissais aussi cette traduction. Je crois que si l'on se place du côté des premiers lecteurs de la Genèse, on est fort étonné de voir la place minime que joue le chaos dans le commencement du monde. Les premiers lecteurs qui connaissait bien les mythes du Proche Orient Ancien, lesquels décrivaient le chaos primitif du commencement, préexistant, être premier d'où naquirent les dieux et qui demeure toujours une menace pour l'homme, furent sûrement fort étonné de constater que ce chaos était en fait vide et sans force, sans subsistance dirions-nous. Le premier lecteur (et nous aussi!) comprenons que Dieu ne crée pas le monde à partir d'une réalité qui préexistait à côté de lui (en le domptant ou en le modelant),mais qu'il fait apparaître toute chose alors que ce chaos primitif était en fait une non-réalité ontologique. L'humanité n'a donc pas à le craindre. Dieu seul est la réalité préexistante, première, d'où la matière (être second), est créée par lui, vient à l'existence par sa volonté seule, et non parce qu'elle existait ou préexistait déjà. Je m'inspire des analyses inspirantes de Claude Tresmontant là-dessus.

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