Wednesday, February 22, 2012

Comment fonder une anthropologie sur « Adam » ?


Cet article me permettra d’entrer progressivement dans la doctrine de l’anthropologie et celle du péché originel. Nous examinerons ici la « figure d’Adam ». Est-il premièrement un personnage historique, ou bien la figure symbolique de notre premier parent ? Nous répondrons d’emblée et sans détour : ni historique, ni mythologique; Adam est le nom donné à celui qui inaugure l’histoire humaine. 

Il semble y avoir un paradoxe difficilement explicable : Adam, « l’humain », est un nom employé comme un « titre » [1] pour l’homme au commencement (R.S. Hess); mais c’est un titre qui renvoie nécessairement aux premiers individus concrets, dont nous dirons qu’ils furent les premiers homo sapiens spiritualis ! Bien sûr, il est absolument impossible de retracer « le » premier individu dans la préhistoire; on ne spécule pas sur Adam comme d’un individu historique; mais faut-il le rappeler, il y a eu nécessairement un, ou simultanément, des premiers humains. Or, «Adam» fait référence au «type» de l'homme terrestre, au vieil homme, dont la fonction principale est d’être notre « représentant » d'espèce. Paradoxe.

L’herméneutique d’Adam chez Jésus
Voyons la perspective de Jésus sur Adam. Commençons par citer deux enseignements de notre maître. Le premier, en Mat 19.5 : Jésus dit : « N’avez–vous pas lu dans les Écritures qu’au commencement le Créateur les fit mâle et femelle et qu’il a dit : C’est pourquoi l’homme (héb : Ish) quittera son père et sa mère pour s’attacher à sa femme (héb : Ishah), et les deux ne feront plus qu’un ? ». Remarquez que nulle part dans le NT, Jésus-Christ fait référence, en parlant d’Adam, à un nom propre. Interrogé sur le mariage, il réfère à « l’être humain » (Ge 1.27) du commencement, créé « mâle et femelle » ou à Ge 2.24 « ish » et « ishah », mâle et femelle qui deviendront « une seule chair ».

Il en est de même en Marc 10 :6-8. Jésus dit : « Mais au commencement de la création, Dieu fit l’homme (mâle) et la femme (femelle); c’est pourquoi l’homme (grec : anthropos) quittera son père et sa mère, et s’attachera à sa femme, et les deux deviendront une seule chair.»  Le nom propre d'Adan n'est pas mentionné. Dans les évangiles, le nom propre d’Adam est mentionné seulement par Luc dans sa généalogie : « Enosh, Seth, « Adam », qui était lui–même fils de Dieu. » (Luc 3.38). Ici, Luc montre que Jésus est descendant du premier homme historique (nous dirons du premier homo sapiens sapiens). C’est logique et souhaitable. Jésus ne descend pas d’un « type » ou d’un « archétype », mais du premier être humain. Mais soulignons que toutes les réflexions théologiques sur Adam, dans les Évangiles, ont été faites à partir de l’Adam « humain » et non de l’Adam-individu.

Dans la Genèse

La première occurrence certaine d’Adam comme « personne » au sens historique est, selon les spécialistes, Ge 5.1[2] : « Voici le livre de la généalogie d’Adam... ». Le nom Adam est mentionné « le plus souvent dans le sens générique « d’humanité » et (dans la grande majorité des cas) ne désigne pas le premier homme »[3] (Blocher). Avant d’être un homme historique, il est l’ « humain » au sens collectif de « mâle et femelle » et d’ « image de Dieu » (Ge 1.27). Ge 5.2 dit : « il les bénit et les appela du non d’ « humains » le jour où « ils » furent créés ». Donc, bien que mentionné comme personnage historique, c’est principalement son rôle comme premier représentant de l’humanité qui intéresse la Bible. Passons à Paul.

L’herméneutique typologique de Paul

Nous ne pourrons pas comprendre l’herméneutique de Paul si nous ne connaissons pas les types / antitypes dans les Écritures. En grec, tupos est un peu comme une « empreinte », un modèle. Il est traduit en latin par « figura », figure. Un type annonce quelque chose à venir, il est ouvert pour révéler quelque chose. Adam est antitype de Christ; il est dit en Rm 5.14 : « Adam, lequel est la "figure" de celui qui devait venir »… Christ est le type : « Dieu, dans ces derniers temps, nous a parlé par le Fils, qu’il a établi héritier de toutes choses, par lequel il a aussi créé le monde, et qui, étant le reflet de sa gloire et l’empreinte de sa personne » (Hé 1.3). Paul utilise une herméneutique typologique lorsqu'il oppose Christ et Adam, non une herméneutique littérale.

1 Co 15
En 1Co 15.21, Paul situe Adam et Christ exactement comme 2 types opposés, l'un apportant la mort et l'autre apportant la vie. Plus loin (15.45), il est dit que « le premier » homme est « âme vivante », naturelle, terrestre, périssable et « le dernier » Adam qui est « esprit vivifiant », spirituel, céleste, incorruptible. On voit le style littéraire de Paul : « Le PREMIER Adam... Le DERNIER Adam » (v.45) Le premier apporte la mort, l’autre la vie. Il y eu un premier chef, Adam, et un dernier, Christ. Adam représente la première humanité terrestre, naturelle, périssable. Et Christ représente l’humanité eschatologique (dernière), spirituelle, incorruptible. 
« Mais vous, ce n’est pas ainsi que vous avez appris Christ, si du moins vous l’avez entendu, et si, conformément à la vérité qui est en Jésus, c’est en lui que vous avez été instruits à vous dépouiller, par rapport à votre vie passée, du vieil homme qui se corrompt par les convoitises trompeuses, à être renouvelés dans l’esprit de votre intelligence, et à revêtir l’homme nouveau, créé selon Dieu dans une justice et une sainteté que produit la vérité. » (Eph 4.20-24).
On y retrouve le même modèle. Rien ici n’est à prendre strictement au sens littéral. Nous avons une image symbolique, le concept de se dépouiller du vieil homme et de se vêtir l'homme nouveau. Cette image est « vraie » en son sens symbolique. Paul pense Adam théologiquement sur un mode typologique. Jamais les textes sur Adam ne spéculent, comme Augustin le fera, sur l'aspect strictement historique d'Adam. « Les intérêts de Paul ne le portent pas à spéculer sur Adam. Paul est contemporain du développement de la typologie, et il est inutile de faire appel à un mythe gnostique du rédempteur pour rendre compte de sa théologie »[4]. Nous sommes en droit de réfléchir sur l’Adam « humain », comme le fait Paul, suivant les prophètes, non de spéculer sur l’Adam « biologique », comme fait Augustin, et H. Blocher après lui.


Rm 5
Dans l’exégèse de Romains 5.12ss, la lecture augustinienne et traditionnelle force un peu la péricope à rentrer dans le cadre littéral d’un historicisme, négligeant l’herméneutique typologique que nous venons de voir. Le roi et maître de cette lecture traditionnelle, Augustin, cherche à démontrer le point de vue d'une transmission biologique (et d'une culpabilité juridique) à tout le genre humain. Sa grande intuition, celle d’une volonté de nature corrompue « en Adam », trouve ici sa justification exégétique.

Au lieu de lire : « Par un seul homme, le péché est entré dans le monde et par le péché, la mort, et ainsi la mort a atteint tous les hommes parce que tous ont péché…», Augustin, lit, à partir d’une vieille version latine : « in quo omnes peccaverunt » … « en qui nous avons péché… ». Tous sont unanimes à dire qu’Augustin va trop loin dans son interprétation du passage. Augustin saisit mal la formulation antithétique de Paul sur Christ et Adam. Non seulement à cause de la mauvaise version de sa Bible. Mais pour une autre raison peu souvent mentionné. 

Pourquoi est-ce si important l'historicité d'Adam chez Augustin ? Parce qu'à l'époque, il est en lutte, on le sait, avec les philosophes néo-platoniciens qui croient à l’éternité du monde. Augustin défend la doctrine biblique de la création ex nihilo du monde et de l’homme. Le monde et l’homme ont un commencement plaide-t-il. Cette doctrine est déjà très avant-gardiste au niveau scientifique. Elle stipulait un univers créé. L’historicité d’Adam, qui fait partie de la culture chrétienne de l’époque, est une doctrine qui faisait compétition aux cycles éternels de l'univers chez les grecs.

Mais aujourd'hui, la question est : cette conception est-elle encore avant-gardiste scientifiquement ou est-elle devenue un boulet à traîner ? Augustin se sert du récit de la création d’Adam pour défier la science de son époque - et avec raison ! Saluons son courage ! (il ne mérite pas seulement des pots, mais aussi des fleurs parfois!). Mais pourquoi conserver cette conception pré-scientifique aujourd’hui ? Je suis triste de voir HB s’y accrocher, même si je comprends sa motivation, qu’il résume simplement en disant : « Quelle que soit la solution, l’historicité d’Adam est d’une importance vitale : les vues bibliques sur le mal et le salut (pareillement un évènement historique) en dépendent.»[5]. Sa théologie est en jeu.

Au risque de me répéter (si vous êtes tannés, passez directement à la conclusion!), il est vrai qu’en maints endroits, Paul introduit dans le dépôt chrétien les spéculations adamiques du judaïsme tardif, notamment « à l’occasion du parallèle entre le Christ, homme parfait, second Adam, initiateur du salut et le premier homme, le premier Adam, initiateur de la perdition »[6]. Mais rien ne force l’interprétation littérale. Le premier Adam est un anti-type chez Paul, « la figure de celui qui devait venir » (Rm 5.14). Comme la chute d’Adam coupe l’histoire en deux, de même la venue de Christ coupe l’histoire en deux. De même qu’une humanité parfaite précède la chute, l’homme nouveau succède à celle du premier Adam. Les deux schémas apparaissent ainsi comme des images inversées qui peuvent se superposer. Il n’est donc point nécessaire de forcer une interprétation littérale.

Le philosophe et théologien Paul Ricoeur dénonce en 3 temps l’exégèse augustinienne : premièrement, elle minimalise l’interprétation « littéraire » et typologique d’Adam qui est anti-type de Christ : « de même que... De même ». Deuxièmement, il minimalise « la progression qui s'ajoute au parallèle des deux figures »: « si par la faute d'un seul..., combien plus ceux qui reçoivent la grâce... ». Finalement, le récit de la chute montre que l'homme « est moins un agent, un premier auteur qu'un premier véhicule, c'est le péché comme grandeur supra-individuelle qui rassemble les hommes, du premier jusqu’à nous, qui constitue chacun pécheur, qui abonde et qui règne »[7]. Nous retrouvons chez Paul le caractère supra-personnel d’entités « tels que loi, péché, mort, chair qui résiste à la juridisation… le péché, dit Rm 5.13, n’est pas imputé quand il n’y a pas de loi »[8].

Conclusion
Notre réflexion sur l'anthropologie et le péché originel devra tenir compte du genre littéraire de Ge 3 (que nous avons commencé à aborder) ainsi que de l’herméneutique typologique faite par Paul concernant Adam. De même, il faudra tenir compte de l’utilisation faite par Jésus qui voit en Adam « l’humain », l’archétype du couple, pour édifier son éthique conjugale : au commencement Dieu créa l’humain « ish » et « ishah » pour qu’ils soient « une chair ».

Réfléchir sur l'anthropologie et la doctrine de la chute (je préfère le mot rupture) ne pourra pas se faire uniquement dans un cadre scientifique et historique, mais également en tenant compte du cadre théologique et philosophique.  Adam, c’est le « type » de l’individu et de la société humaine, le « vieil homme». Et l’« antitype » de Christ et de la nouvelle humanité dans laquelle le chrétien entre. Nous verrons cela prochainement. Et j'exposerai bientôt le cadre philosophique que propose Ricoeur pour remplacer celui d'Augustin.

Merci de votre intérêt pour ce sujet un peu compliqué, mais ô combien fondamental !

Bruno Synnott



[1] Henri Blocher (2006) Adam et Ève, dans le dictionnaire de théologie biblique, p.411
[2] Robert Murray (1998) Adam, dans le Dictionnaire critique de théologie, PUF, p. 6
[3] Henri Blocher (2006) Adam et Ève, dans le dictionnaire de théologie biblique, p.411
[4] Robert, Murray, Adam,  Dictionnaire critique de théologie, PUF, p.7
[5] Henri Blocher (2006) Adam et Ève, Dictionnaire de Théologie Biblique, Excelsis, p.414. N.B. Cet aveu me semble un tantinet désespéré. Avouons que ce n’est pas un argument très rationnel…
[6] Paul Ricoeur (1969) Le péché originel, étude de signification, Seuil, p.272).
[7] Idem, p. 273
[8] Idem p. 273

3 commentaires:

  1. Excellente et riche réflexion. Je la partage avec mes lecteurs et sur FB.

    Désiré

    ReplyDelete
  2. OK Bruno, je te suis !

    A toi de voir si ça veut dire : je te comprends ou j'adhère...

    Allez, je laisse parler l'avocat du diable : Qd tu dis "mais faut-il le rappeler, il y a eu nécessairement un premier humain" ce n'est certainement pas sous le regard pur de la science car la théorie de l'évolution prône une appariation simultanée et progressive de l'espèce humaine (certainement des centaines d'individus)… On ne saurait d'ailleurs pas trop dire quand l'homme est devenu homme tellement les variations ont été lentes…

    Le regard théologique peut bien sûr changer la donne (ou la définition) en introduisant la notion de souffle divin. Mais là encore, ce souffle était-il en germe dans la création prêt à éclore à un moment donné ou s'agit-il d'un acte venu d'en haut à un momment précis sur un individu précis ? Avons-nous assez d'indices pour trancher ?

    ReplyDelete
  3. Salut Désiré, merci pour tes réflexions!

    Je te prépare une réponse plus complète. J'apprécie beaucoup ce genre de commentaire. Je suis certain que tu en connais plus que moi sur l'émergence de l'homo sapiens sapiens. Je peux te dire pour le moment qu'il semble que la Bible ne se préoccupe pas tant de la façon dont le(s) premier(s) ancêtre(s) est/sont apparu(s), mais plutôt de ce que l'humanité a choisi de faire avec une nature créée en image de Dieu.

    De même pour ce qui est du "souffle" (Ge 2.4), à ne pas prendre au sens littéral (l'haleine dans les narines), comme si c'était un indice permettant de retracer "la façon" dont l'homme a été créé (à partir du sol). Elle développe la notion d'"image de Dieu", mentionnée dans le premier récit (Ge 1.27), image que représente l'humain pour la création. Le souffle parle plus de la façon humaine d'être au monde, qu'elle n'offre une description de sa création, ou encore de son essence. À poursuivre.

    Au plaisir

    ReplyDelete