Saturday, February 4, 2012

L’homme naît-il bon ?


3 modèles tenteront de répondre à cette question

Les philosophes grecs

Pour un des principaux courants de la philosophie grecques, le corps, la matière et le monde sont quasi-mauvais et déficients en soi. Pour Platon qui a marqué la pensée occidentale, le monde est « fabriqué » par un démiurge (dieu), à partir de matériaux préexistants (le chaos primitif), selon le modèle des idées parfaites et éternelles. Ce monde ainsi fabriqué est  marqué » par un dualisme (2 réalités) métaphysique (qui concerne les principes premiers, donc 2 réalités premières: matière et idée). Tout ce qui est dans le monde, l’homme compris, serait alors caractérisé par l'insuffisance ontologique de la matière (ce mot, ontologie, signifie ce qui relève de l'être, au niveau de l'être). Seules les idées, les essences premières sont éternelles et bonnes.

L'homme ne naît donc « pas bon » au sens ontologique, du fait de ce dualisme métaphysique en lui, c’est-à-dire du mélange (hypostase) des principes premiers (le chaos et les essences parfaites) dans le monde et dans son être. De là viendrait aussi la source du mal et des tourments humains : d’une constitution humaine quasi-mauvaise. Et ce malheur débute lorsque l’âme humaine, éternelle et préexistante, tombe dans un corps matériel (transmigration de l’âme)...


Si vous êtes rendu ici, le reste de l'article sera plus facile à lire, promis ! 

Pour la tradition chrétienne occidentale

Saint-Augustin et les Pères de l’église se sont opposés à ce modèle pessimiste. Ils ont affirmé que le mal ne provenait pas de notre corps. Ils excluèrent tout dualisme et tout manichéisme. Pour eux, le monde est créé par un Dieu Tout-Puissant à partir de rien, et par conséquent, le monde est « bon » et l’homme « très bon ». Tout cela est décrit dans le premier chapitre de la Genèse. Toutefois, mentionnons qu'une certaine conception dualiste en l’homme est demeurée chez les premiers chrétiens. On comprenait l'anthropologie (science de l'homme), à la suite des grands philosophes Platon et Aristote, comme un amalgame d’une âme et d’un corps, d’une matière et d’une forme, ou, si vous préférez, d'une partie rationnelle et divine, et d’une autre partie animale et changeante. 

Dans le christianisme, l’origine du mal s’est déplacée d’une constitution physique déficiente (Platon), à un choix libre de la volonté humaine. Selon Genèse 3, le mal est le fruit de la volonté humaine. Il ne préexistait pas comme réalité positive avant la création du monde, mais il entra dans le monde à cause de la liberté humaine. 

Malheureusement, dans son interprétation de Genèse III, Saint-Augustin, en lutte contre Pélage et les manichéens, interpréta Adam non seulement comme ontologiquement bon (par rapport à l'être), mais comme ontologiquement  « saint »  (au sens catholique) d'achevé, en perfection, moralement parfait. Augustin a franchi un pas que n’avait pas fait la tradition antérieure, notamment celle incarnée par Irénée de Lyon, pour qui l’homme est créé en régime de création, dans lequel l’état « d’enfance » précède l’état d’achèvement, l’état adulte. Nous avons vu dans un autre blog (lire texte ici) la différence cruciale entre une vision statique de l’homme, et une vision dynamique (en devenir) de l’homme.

Pour l’instant, il est important de le souligner qu’Augustin conçu le premier humain, Adam, comme moralement « accompli » dès sa création. Pour lui, l’ancêtre biologique de tous les hommes fut créé achevé, parfait. L’Esprit-Saint, comme une surnature ajoutée à la nature humaine, lui avait été donnée par Dieu pour le garder maître de ses passions (ici Augustin reprend l’anthropologie grecque). Il jouissait donc, dès les premiers instants de sa création instantanée, de la plénitude en Dieu, et d'un parfait contrôle sur ses passions


Malheureusement son sort changea radicalement : soumis à la tentation du serpent, il perdit cette perfection en désobéissant à Dieu. Succombant à la tentation du serpent, c'est toute l’humanité après lui qui perd l’Esprit, seule puissance capable de faire triompher l’homme des passions mauvaises du corps. C’est ainsi que tous les descendants biologiques d’Adam se sont retrouvés dans l’impossibilité de dompter leurs passions charnelles et d’orienter leurs âmes rationnels vers Dieu (serf-arbitre). Cette interprétation n'est plus valable.

Après Adam, l’homme naît-il bon ? 
Selon l'interprétation augustinienne qu'endosse certains protestants, non : chacun naîtrait dans une humanité « damnée » à cause d’une nature « corrompue » de chacun et d’une culpabilité ontologique hérité dès la naissance. Le seul espoir pour l’humanité résiderait dans l’espérance que Dieu les choisisse personnellement par une élection inconditionnelle. Étant donné leur totale incapacité et l'absence de libre-arbitre, seul Dieu pourrait intervenir unilatéralement pour les sauver. Telle une épée que l’on tire d’un fourreau, ainsi en serait-il de la participation humaine au salut selon cette perspective « monergiste » du salut[1].

Cette perspective a malheureusement le défaut d’omettre la grande tradition volontarisme de la Bible (Dt 30.15-20), et rétrécit tristement l’action de l’église au fait de sauver des « âmes » hors du monde, en ne se souciant que peu de changer les réalités socioculturelles (bref, qui suivent Augustin et la tradition platonicienne dans le mépris du corps). Il nous faudra chercher une anthropologie résolument plus hébraïque et moins grecque.

Une distinction fort importante

Une autre perspective chrétienne semble plus prometteuse, avec une nouvelle herméneutique sur le péché originel, à laquelle Paul Ricoeur, un philosophe et herméneute chrétien, et Claude Tresmontant, théologien et scientifique catholique m’a sensibilisé. Je sais que cela peut ébranler – voire choquer – certains de mes lecteurs de me voir mettre Saint-Augustin à la poubelle. Mais ce n’est pas sans raison. D’autres horizons sont possibles. Il s'agit de comprendre que « ontologiquement  bon  »  n'égale pas « ontologiquement saint  » . En effet, l’homme est déclaré « ontologiquement très bon » (Ge 1.31) par Dieu. Mais il n’est pas déclaré ontologiquement « saint ». Adam n'aurait pas été créé « saint » (comme le pense Augustin) c'est-à-dire (dans un sens plus catholique) 1- unis (en relation) avec Dieu et 2- à la ressemblance « morale » du Christ. La sainteté n’est pas une question de nature donnée, mais de choix. Adam ne pouvait être parfait de nature; la sainteté est une question d’option personnelle et de consentement à la volonté de Dieu. Elle n’aurait donc pas été donné (ou imposé) naturellement à Adam dès sa création.

C’est pourquoi je crois qu’il faut se tourner vers une autre tradition des Pères, celle d’Irénée de Lyon (130-202 après J-C) et des Pères de l’église, pour qui Adam, créé à l’image de Dieu, est appelé à actualiser progressivement la ressemblance de Dieu. Dans cette perspective, l'homme est créé à l'image et à la ressemblance de Dieu, mais la ressemblance n’est pas donnée « au début », dès la naissance. Elle est achèvement ; elle est l'aboutissement. Elle est Christ. Parce que l’état de sainteté demeure un choix personnel. L’acquisition de la ressemblance ne peut être donnée d’avance. L’enfant ne naît pas avec la plénitude de la sainteté de Dieu. Bien au contraire, par la foi dans le Fils de Dieu et avec l’aide du S-E, chacun peut aspirer à répondre à l’invitation de participer à la vie divine pour laquelle il a été créé. Je vous invite à lire sur l'anthropologie d'Irénée de Lyon définitivement plus dynamique qu'Augustin.

Oui, l'homme naît bon... ontologiquement

Dans la tradition orientale de l'église dont Irénée fait écho, le péché originel des nouveaux-nés n'était pas conçu comme une « tare » ou une « quasi-nature » mauvaise. Cette conception résulte des spéculations augustiniennes, qui transposent sur le plan biologique et juridique l’interprétation littérale qu’il fait de Genèse III (le péché d’Adam). Chose étonnante car Augustin avait si bien placé Genèse 1-2 dans un cadre littéraire, non littéral… 

L’homme ne naîtrait donc pas avec une culpabilité de naissance; il ne serait ni corrompu et mauvais de nature. Dans ce sens, oui, il naît « bon ». Toutefois, soulignons-le en gras, l’enfant ne naît pas « chrétien », ou en relation avec Dieu, ou ayant déjà les qualités morales de Dieu en lui. Dans ce sens, soyons au clair : personne ne naît « bon » au sens moral ou éthique, comme le pensait un J-J Rousseau, avec son slogan: « l'homme naît bon, la société le corrompt ». Nous rejetons aussi tout pélagianisme, pour qui l’homme pourrait parvenir à l’accomplissement des standards de Dieu par sa seule volonté.

Soulignons finalement le poids du péché qui pèse sur l’homme dès sa naissance. Je garde pour un prochain texte une description plus exhaustive du péché qui entoure l’homme si facilement et le conduit loin de Dieu. Je montrerai premièrement le péché comme une pathologie collective avant d’être un problème individuel que l’homme hérite à sa naissance, tel que : une culture particulière qui valorise certaines options fondamentales, un milieu familial pas toujours parfaitement fonctionnel, un langage, un contexte idéologique et politique, des préjugés ambiants, de traditions parfois étouffantes, etc. etc.

Toutes ces structures en place sont généralement loin d’être des indicateurs clairs de la présence de Dieu. C’est dans ce monde que les hommes naissent et se meuvent, à tâtons, spirituellement (Actes 17,27). En ce sens pourrait se comprendre la « chute » de l’homme, la naissance dans un monde ou les structures sont largement autonomes par rapport à Dieu, mais pas complètement. Le cheminement spirituel sera donc difficile, souvent douloureux, pour un être dont la nature est de dépendre de Dieu. Le péché, comme état d’autonomie par rapport à Dieu - un état choisi - deviendra pour plusieurs la norme d’existence à expérimenter. Au malheur des hommes nés "bons" ontologiquement...



[1] Le terme est de moi. Le monergisme n’est cohérent que selon la logique des 5 points du calvinisme T.U.L.I.P.

3 commentaires:

  1. très éclairant.
    merci beaucoup.

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  2. Si je comprends bien, dans cette idée, être saint n'est pas la condition pour ne pas pêcher, mais c'est parce que l'on accepte et choisit pleinement la volonté de Dieu que l'on est saint ?
    Je crois que c'est important de souligner cela car je sais que bcp de chrétiens ont du mal à s'identifier à Christ en tant qu'homme, pensant que dans les
    événements de Sa vie, Sa sainteté l'aurait empêché de faire des mauvais choix. Facile pour le Fils de Dieu... Plus difficile pour nous...
    Mais si on prend la sainteté non comme un état mais comme la description d'une vie parsemée de bons choix, dans la lignée parfaite de la volonté du Père, on peut enfin comprendre que le Christ a été tenté dans notre mesure et même au-delà, et que malgré tout, il a choisi Son Père.

    Je ne sais pas si on peut partir de la situation d'Adam pour tenter de comprendre celle de l'incarnation, mais bon, c'était une réflexion.

    Aussi je ne comprends pas l'expression "à la ressemblance « morale » du Christ". Pourrais-tu l'expliquer ?

    Enfin, cette vision dynamique de l'homme permet, non pas d'associer le salut à un état intellectuel (adhésion à des doctrines, intelligence), à une situation sociale ou religieuse, à une décision raisonnée épinglable dans le temps mais plutôt à une marche, dans le temps, à la suite de Christ, à Son influence dans nos vies compte tenu de notre situation.
    Cela me paraît plus juste et me fait penser à la parabole des talents.

    Yannick

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  3. Salut Yannick,
    Excellente réflexion ! J'aurais peut-être dû utiliser le mot
    "sanctification" au lieu de ressemblance "morale". Je parle qu'une vie
    sanctifiée n'est pas un don de nature, mais l'aboutissement de notre
    volonté.
    Dans l'intention originale de Dieu (Genèse 1-2) Adam n'a pas été créé
    statique. Il était appelé à grandir librement en Dieu. Il était
    pleinement "image" de Dieu et pouvait donc cheminer de plus en plus à
    sa "ressemblance" (révélé en Christ). C'est une conception dynamique
    de l'homme qui respecte l'humanité, la liberté et le développement
    naturel des êtres.

    L'image de Dieu n'a pas détruite après la chute. La ressemblance, oui.
    Augustin, lui, nous a habitué à spéculer sur la corruption de la
    nature humaine après la chute. C'est une grave erreur. La chute, c'est
    le choix de l'autonomie par rapport à Dieu, avec les conséquence que
    nous connaissons: peur, honte, lourdeur du travail, angoîsse
    existentielle. La chute (je préfère le mot "rupture") c'est l'écart
    entre l'intention divine (en Genèse 1-2) et le sentiment de finitude
    expérimenté par l'homme en (Genèse 3), qui place l'humain en position
    d'autonomie (du grec: autos et nomia = une loi pour lui-même) par
    rapport à l'alliance (figuré par l'arbre). Je développe cela dans un
    prochain blog, mais t'a un avant-gout !

    Je partage finalement ton point de vue du salut comme une marche
    volontaire à la suite de Christ, et non seulement l'adhésion
    intellectuelle à des doctrines.

    Merci pour ton commentaire !
    Bruno

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