Monday, February 13, 2012

"Revoir les présupposés théologiques", réflexion préliminaire d'Éric Wingender sur Ge 1-11


Cette lettre fait partie d'une correspondance que j'ai eu avec Éric Wingender, théologien québécois (1956-2011), qui a été longtemps doyen de l'École de Théologie Évangélique de Montréal (Frères Mennonites) affiliée à l'université de Montréal. Cette lettre a été écrite dans le contexte de la préparation d'un camps d'hivers pour les adolescents de cette famille d'église qui est aussi la mienne. Nous discutions de la relation entre les sciences et la Bible. J'ai laissé la lettre intacte.

Original Message -----
Sent: Monday, January 21, 2008 1:07 PM
Subject: RE: retour sur discussion

Salut Bruno, merci pour ta réponse et aussi sur tes précisions quant à la position de Calvin.  C’est clair que Ti-Jean lisait le texte au premier niveau !  Le plus intriguant, c’est que les évolutionnistes théistes réformés (ils sont nombreux, semblent-ils) aiment citer Calvin, en particulier lorsque ce dernier justifie les anthropomorphismes bibliques par la notion d’accommodement.  Autrement dit, ils appliquent cette notion à un texte auquel Calvin n’aurait pas pensé de l’appliquer parce la culture scientifique de l’époque de Calvin n’avais pas encore soulevé de débats sur Génèse 1-2 (selon ces calvinistes évolutionnistes). 

Pour ma part – et ici je me trouve un peu comme à continuer ma lettre d’hier…- je pense que cette notion d’accommodement,  si on l’allie à une sorte de modélisation (un peu simpliste mais pédagogiquement efficace, je pense) de l’inspiration qui emprunte à la doctrine de l’incarnation (les 2 natures de Jésus-Christ),  permet d’amenuiser ou de réduire une partie de la tension que peuvent susciter les données scientifiques.  Je trouve d’autant plus d’intérêt à cette modélisation que l’incarnation ne s’est pas accompagnée d’un « tsunami révélatoire » qui a rendu évident de manière aveuglante la présence de Dieu dans la personne de Jésus.  L’étonnante discrétion de Dieu n’est pas expliquer en tant que tel.  Certains théologiens aiment penser que cette discrétion est une condition préalable à l’émergence d’une vrai foi.  Cette discrétion créé un espace pour que l’être humain reste libre de choisir de croire ou de ne pas croire (évidemment je ne suis pas à la remorque de Calvin ici !).  De la même manière, la Parole de Dieu écrite est aussi, en même temps, une parole reflétant une culture, une époque.     

Par ailleurs, tu as laissé un message concernant Michael Danton.  C’est un biochimiste qui a lancé le bal concernant le caractère inadéquat du darwinisme, bal qui a rapidement pris la forme d’un mouvement connu sous le nom d’intelligent design.  Je pense que si tu vois explorer cette voie, la meilleure façon de s’y prendre est de lire les notes et écouter l’exposé sur le site de l’American Scientific Affiliation.  Le site est à www.asa3.org/ASA/multimedia.html .  Visionne les documents du symposium Models of creation.  Ce n’est pas très long à consulter.  Le professeur de Calvin college fait des disctinctions à mon humble avis essentielle si on veut discuter de la relation entre science et foi.  ASA regroupe des milliers de croyants qui travaillent dans le domaine des sciences.  Naturellement, L’institute of Creation research voit l’ASA comme une organisation « ennemie »   quoique l’ASA compte des créationnistes du type ICR dans ses rangs. L’ASA insiste sur l’importance des débats entre tenants d’opinions divergentes …  Par ailleurs, c’est sur le site de l’ASA que tu peux trouver toutes sortes d’articles qui touchent le débat évolution/création.  Je consulte régulièrement le site. 

Une dernière remarque.  Je viens de lire une critique du livre de Peter Enns Inspiration and Incarnation: Evangelicals and the Problem of the Old Testament et l’auteur de la critique est tout à fait en désacord avec l’idée de Enns que la doctrine de l’inspiration est fondamentalement une position théologique à laquelle nous adhérons par la foi et que c’est à partir de ce présupposé inébranlable (parce que la foi au Christ a comme corrollaire imanquable la foi dans la révélation….) que nous nous débattons avec les questions complexes soulevés par genèse 1-11.

Je pense que c’est peut-être un des « nœuds » que nous n’avons pas vraiment discuté toi et moi.  Je suis porté à me ranger dans le camp de ceux/celles qui disent que la doctrine touchant l’inspiration/l’autorité des écritures doit être gardée arrimée très très fortement à la pneumatologie et l’Ecclésiologie :
La pneumatologie parce que c’est l’Esprit qui peut rendre le texte vivant,
et l’Ecclesiologie parce que le Saint-Esprit a agit à travers l’Église pour former le canon. 

La bible est le livre de l’Esprit et de l’Église.  On parle donc d’une sorte de triade tissée serrée.  Les protestants ont élaborés une théologie fortement polémique dans laquelle ils ont été portés à minimiser l’importance de la tradition (un texte est toujours accompagné par une communauté qui le transmet et qui transmet les clés interprétatives) et du fait que nous étions des héritiers d’une communauté historique au sein de laquelle les textes ont vu le jour puis nous ont été transmis.  Sans nécessairement le voir tout à fait, ils ont probablement contribué à l’émergence de ce que certains appellent la « bibliôlatrie », c’est-à-dire une sorte de bible-coran, qui est descendu du ciel et qui émane directement de Dieu….Autrement dit, les discussions entourant genese 1-11 nécessite peut-être une discussion préalable sur ces présupposés théologiques. Mais là, je suis conscient que c’est peut-être beaucoup demandé à des jeunes du secondaire.  Que de questions à discuter !!!
Éric   
A bientôt donc.
Éric  

9 commentaires:

  1. wow...
    les 2 derniers paragraphes en particulier sont d'une importance capitale.
    ... ça va bien prendre une bonne trentaine d'années d'enseignements en continue avant que ça rentre dans la tête du monde par contre...
    ;)
    quoique... on pourrait être surpris.
    j'ai l'impression que les récentes réactions des fondamentalistes (ex: Gospel Coalition, Sola, etc...) est symptômatique d'une faiblesse.

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  2. retrouver une doctrine de l'église qui soit plus chrétienne, c'est primordiale.
    malheureusement, l'église est devenue un club de sauvés chez trop d'évangéliques.

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  3. Wingender était avant-gardiste !

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  4. je pense plutôt que c'est un retour à l'orthodoxie.

    les chrétiens des premiers siècles faisaient des conciles pourquoi?? Parce qu'ils croyaient réellement que le texte seul était insuffisant sans l'église conduite par l'Esprit pour l'interpréter.





    " ... it is inadequate to say that canonical meaning of any biblical text
    is restricted to the historical-grammatical meaning of that text. After the historical meaning is determined, to the extent that such determination is possible, the Christian intepreter must still take the further step of determining its canonical or Scriptural meaning. This meaning, or meanings,
    can only be discerned by a community that has been reborn in the Spirit and discipled in the practices of charity, self-denial, repentance, prayer, confession, and Eucharist. This is why the protestant principle of sola scriptura is inherently unworkable. It divorces the bible from the only community that is capable of interpreting it as the Bible."(Hauerwas)

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  5. Tu soulèves un point intéressant,
    Intuitivement, j'y adhère, mais pratiquement, je me sens encore un peu enfermé dans le fantasme d'une Bible et d'un lecteur qui se suffisent à eux-mêmes pour l'interprétation. Tu viens en quelque sorte "pèter" ma bulle. C'est clair, les conciles ont l'avantage de réfuter les hérésies. Plusieurs têtes valent mieux qu'une. C'est pour ça qu'on a besoin les uns les autres dans l'église et aussi pour l'interprétation. Mais comment faire un concile chez les évangéliques ? L'idée même est un peu saugrenu étant donné l'orgueil rationaliste des évangéliques

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  6. je ne souhaite pas un retour aux conciles. Mais au principe.

    comme je l'ai dit ailleurs, c'est en quelque sorte l'Église qui a "écrit" la Bible, en choisissant quel livre faisait partie du Canon.

    en tant que chrétiens, nous croyons que c'est dirigé par l'Esprit que cela s'est produit.

    ce qu'il y a d'important à savoir est contenu dans les crédos des premiers siècles: ce sont les faits historiques, l'incarnation, la croix, la résurrection. That's it.


    Ce qu'un lecteur seul interprète peut être intéressant, mais je me pose sérieusement la question si c'est utile.
    Dans le ici/maintenant de la situation particulière d'une église en particulier, le texte nu est inutile. Et l'interprétation dictée d'une hiérarchie lointaine et désincarnée aussi. C'est la confrontation entre la réalité et le texte, par DES gens baptisés (morts à eux-mêmes) qui sont incarnés dans leur réalité, qui se retrouvent autours de Christ (le repas du Seigneur) non par des liens de croyances communes (ex: dénomination), ni par le sang, mais par leur seule appartenance à un même nouveau peuple, que le texte peut être compris et vécu. Prophétiquement, c'est-à-dire, recevoir des applications particulières du texte à des situations spécifiques.

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  7. j'avais écrit un texte sur ce sujet:

    http://tommyab.wordpress.com/2009/10/17/les-ecritures-lesprit-saint-leglise-et-la-volonte-de-dieu-comment-suivre-le-bon-chemin/

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  8. l'église est plus qu'un club de sauvés.

    elle n'est pas non plus une association volontaire d'individus autonomes

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  9. Merci pour ton lien, je vais le lire.
    Aussi, l'église primitive a pris 300 pour élaborer ces dogmes et clore le canon. Ça me dit deux choses: pendant longtemps ils ont débattu de la vérité. Pendant longtemps ils ont vécu une incertitude théologique. Or ils ont gardé leur unité dans ce qui est principal: leur amour de Dieu et des autres; soumission à Jésus-Seigneur du monde.

    L'unité chrétienne ne se fera par sur l'adhésion de tous à une confession de foi précise. Car chacun aura forcément des points secondaires qui différeront. Or celle-ci sont essentielles pour une communauté de croyants. Sans structure, il n'y a pas de vie.

    Sur quelle base fera-t-elle selon toi ?! Selon moi,
    1- Par la soumission au Christ-Seigneur du monde.
    2- Par la subordination de l'aspect relationnelle sur l'aspect rationnel
    3- Sur le partage et le dialogue incessant de nouvelles réflexions qui édifient le corps et nous permettent d'explorer les facettes infinies de la foi et de la Révélation

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